Février 2019


Comment les Américains sont en train de tuer la poule aux œufs d’or du capitalisme

© Can Stock Photo / hgfoto
Cent ans après la parution du fameux livre d’Oswald Spengler, Le déclin de l’Occident, plusieurs essais paraissent en Allemagne, qui reprennent ce titre. Mais ce sentiment de déclin est partagé par de nombreux essayistes – y compris aux États-Unis même.

Ce qui est frappant, c’est que la plupart des études abordant ce thème, celui du délabrement de l’Occident, de sa perte de leadership dans le monde, l’attribuent à des facteurs extérieurs. D’abord à la fantastique percée de la Chine, devenue le véritable challenger des États-Unis.

Le piège de Thucydide au XXI° siècle.

Depuis un certain temps, le thème du « piège de Thucydide » est omniprésent dans la littérature sur les relations internationales. D’après le fameux historien grec, la guerre du Péloponnèse qui mit à feu et à sang la Grèce était inévitable, compte tenu de la peur qu’inspirait à Sparte, la cité-Etat dominante, la montée en puissance de sa rivale, Athènes.

C’est exactement le type de situation qui a conduit à la Première Guerre mondiale : l’Allemagne se dotant d’une marine de guerre capable de rivaliser avec celle de la Grande-Bretagne, la première du monde à l’époque, l’incitation, pour les Anglais, d’entrer en guerre, aux côtés de la France, aggravait dangereusement les risques de conflit en Europe. On connaît la suite. Terrible. Aujourd’hui, la montée en puissance de la Chine qui, elle aussi, se dote d’une marine de guerre, inquiète les Américains. Ils redoutent de ne pouvoir protéger leurs alliés en Asie du Sud-Est.

D’autres auteurs mettent en cause les démocratures, acharnées à saper les fondements idéologiques de nos démocraties libérales. Erdogan en Europe. Mais surtout Poutine, qui utilise la liberté d’expression dont on jouit chez nous pour s’immiscer dans nos joutes électorales via ses usines à trolls, fabricants de fake news. Et puis, bien sûr, il y a le rôle, très généralement jugé désastreux du président Trump : sa politique étrangère, résumée par le slogan « America First » témoigne d’un solide mépris envers les alliés les plus fiables des États-Unis.

« Les facteurs du déclin sont en nous-mêmes. »

Mais pour d’autres auteurs, les vraies causes du déclin de l’Occident sont ailleurs. On ne doit pas les chercher du côté des rivaux ou des ennemis traditionnels des pays occidentaux, mais en eux-mêmes. Ainsi, pour Jonah Goldberg, il s’agit moins d’un déclin que d’un suicide au ralenti. Je cite « L’Occident n’est pas en déclin à cause de l’attaque de forces extérieures – que ce soient les oligarques russes ou le Politburo chinois. Non il se détruit de lui-même, en préférant les droits à (entitlement) à la gratitude.

Le déclin serait donc une affaire de valeurs vécues. Et non pas de rivalité entre modèles socio-économiques ou de puissance militaire.

Jonah Goldberg, rédacteur en chef de la National Review, est un penseur essentiel du courant conservateur américain hostile à Trump. Le titre de son livre, Suicide of the West, est emprunté à celui d’un livre, publié en 1964, par James Burnham. Mais si Burnham mettait en cause le sentiment de culpabilité des élites américaines, qui tendait à désarmer leur pays face à la menace soviétique, Goldberg s’inquiète, lui, de la dégradation des valeurs fondatrices du pays. Les Américains, dit-il, veulent profiter des fruits d’un système qu’ils contribuent à mettre en pièces. Plutôt que d’accepter, avec gratitude, les œufs d’or que pond régulièrement la poule capitaliste, ils sont en train de la tuer, dans le vain espoir de la manger…

Comme beaucoup de conservateurs, Goldberg voit dans le libéralisme américain, qu’il soit politique, économique ou culturel, une sorte de miracle. Un point d’équilibre extrêmement précaire entre des tensions qui auraient pu mettre fin à l’expérience depuis longtemps. C’est ce miracle qui a permis aux pays qui ont adopté ce modèle de jouir de conditions de vie exceptionnelles. Miracle encore, le fait d’avoir triomphé militairement et politiquement des défis que lui ont lancé les deux totalitarismes du XX° siècle. Rétrospectivement, ça n’avait rien d’évident.

L’exacerbation des communautarismes engendre une concurrence exacerbée entre des “tribus”.

Mais aucun miracle n’est destiné à se renouveler toujours. Et l’état actuel des États-Unis inspire à Jonah Goldberg les plus vives inquiétudes. Le libéralisme implique le respect de principes abstraits, valables pour tous. Il est l’enfant des Lumières et du rationalisme.

Or, le système américain a évolué vers une logique bien différente, sous l’effet d’une version très américaine du romantisme politique : le relativisme moral, la haine du capitalisme, le tribalisme politique. C’est ce romantisme qui a enfanté les nationalismes européens au XIX° siècle. Une autre version du même romantisme pousse les Américains dans des logiques communautaristes extrêmes. Elles conduisent à une concurrence exacerbée pour l’accès aux biens. Le tribalisme, sur base ethnique mine la coopération nécessaire entre les individus.

Au lieu de faire preuve de “gratitude” envers les générations qui ont permis leur bien-être, au lieu de veiller à préserver le modèle de société qu’ils ont mis en place, les nouveaux Américains se disputent les avantages d’un système qu’ils négligent de préserver.

Trump n’est pas la cause du déclin, mais un de ses symptômes…

Brice Couturier
Le 1-02-2019
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