Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Le café est l’ennemi du profit !

Lundi 17 janvier 2011

Dans mon entreprise, Pakéo, nous avons installé depuis longtemps une petite cafétéria où chacun peut venir prendre un café, un thé ou se réchauffer un plat. Elle est très fréquentée et j’y viens moi-même assez souvent. On y discute librement de choses personnelles ou professionnelles, on s’y détend, on s’y repose parfois quand la pression du travail est trop forte.
J’ai veillé à ce cette cafétéria ne soit pas reléguée dans un cul-de-basse-fosse. Elle est claire, ouverte sur une terrasse où les fumeurs peuvent s’adonner à leur addiction. Les sièges y sont confortables.

A la fortune de la bouilloire !

Ce matin, en buvant mon café avec quelques-uns de mes collaborateurs, me revient à l’esprit un article que j’ai lu il y a quelques jours, sur le figaro.fr je crois. Si j’en crois son contenu, je suis un fort mauvais gestionnaire et je devrais immédiatement supprimer ma cafétéria. Qu’y ai-je lu qui devrait me pousser à éradiquer ce lieu d’oisiveté ? « Une étude britannique, est-il écrit, chiffre à 416 livres sterling (490 euros) par employé et par an l'impact financier de la pause thé ou café. » Et l’article de détailler que, pour une entreprise de 35 personnes comme la mienne, par exemple, cette « perte de productivité » avoisine les 17 000 euros. Une directrice de marketing est même appelée à la rescousse pour faire ce constat désolant : « Les employés qui attendent auprès de la bouilloire font perdre son temps à leur entreprise et lui coûtent une fortune. » En effet, si les fumeurs ne coûtent que 2,1 milliards de livres (2,3 milliards d’euros) aux entreprises de la couronne, les buveurs de thé ou de café sont de véritables buveurs de sang de ces mêmes entreprises puisqu’ils leur pomperaient près de 11 milliards de livres, donc près de 12 milliards d’euros. Ce chiffre fait frémir, mais pas autant que la connerie qui a présidé à la réalisation d’une telle étude !

A la fortune du pot !

Allons jusqu’au bout de ce raisonnement stakhanoviste. L’affaire de la pause café est entendue, supprimée. Mais la pause pipi ? Liquidée (si j’ose dire), elle aussi. Car faisons le calcul. 2 allers-retours toilette par jour, c’est au minimum 10 minutes de perdues. Multipliées par 250 jours de travail, ça fait 2 500 minutes, 42 heures, à en moyenne 20 euros/heure, charges comprises, c’est 840 euros par personne de gagnés sur l’année, soit 29 400 euros pour 35 salariés ou près de 22 milliards pour les 26 millions d’actifs que compte notre pays (notez bien que pour faire ce calcul, je n’ai pas eu besoin de commander une étude qui a dû coûter quelques centaines de pauses toilette ! Un peu de bon sens suffit). C’est clair, le pipi est l’ennemi du profit ! En récupérant un tel manque à gagner, Pakéo (qui se porte plutôt bien d’ailleurs, malgré la gabegie des pauses) et la France sont sur la voie du redressement économique. Si les salariés ont des incontinences et ne peuvent se retenir durant leur temps de travail, ils n’ont qu’à venir avec des couches-culottes. Bien sûr, ce n’est pas très agréable de travailler sur des fonds humides (rappelons-nous nos toutes jeunes années), mais au moins, les salariés ne bougeront pas de leur poste.

Contre mauvaise fortune, bon cœur

Mais n’en restons pas là. Il faut retrouver une rentabilité à 2 chiffres (pour que les actionnaires puissent se payer des pousse-café) et combler la dette nationale.

En ces périodes de fêtes de fin d’année, soyons sans pitié pour le repas et l’arbre de Noël qui font perdre au moins quatre heures à chacun, sans compter le coût des cadeaux et du déjeuner. Oublions aussi tous les pots d’accueil ou de départ. Finissons-en avec les réunions de toutes sortes propices aux papotages. Empêchons les salariés de se parler entre eux. Évidemment, coupons Internet. Limitons l’accès au téléphone. Attachons les mains des collaborateurs à leur clavier, de peur qu’ils n’aient la tentation distractive de se curer le nez ou de se gratter le cuir chevelu. Oui, que pas une seule seconde ne soit gaspillée à accomplir une autre tâche que le sacro-saint travail journalier.

Décidément, le taylorisme n’est pas mort. Il y a encore des gens pour croire aux vertus de l’organisation « scientifique » du travail et pour réaliser des études du genre de celles citées plus haut en faisant semblant d’y croire. Si cette vision minutée du travail a jamais eu un sens, elle est aujourd’hui totalement ridicule. Au lieu de mesurer le coût de la convivialité, qui n’a pas de prix, on ferait mieux d’en reconnaître l’intérêt, voire la nécessité, dans le fonctionnement de nos entreprises dont le dynamisme repose en grande partie sur la qualité relationnelle qui y règne. L’économie même, depuis l’origine, n’est-elle pas fondée sur l’échange ?

Je suis sûr, moi, que ma cafétéria me rapporte beaucoup plus qu’elle ne me coûte parce qu’elle contribue à la bonne ambiance générale et que l’on est beaucoup plus créatif et engagé dans son travail quand le climat est au beau fixe.

Mais la question n’est même pas là et le calcul de « rentabilité » est illusoire. La cafétéria existe d’abord pour le plaisir de tous, parce qu’une vie sans plaisir n’est pas une vie.

Claude-Jean Desvignes
Imprimer Twitter Facebook LinkedIn
Laisser un commentaire
E-mail :
Confirmation :
Pseudo :
Commentaires :
Code de sécurité :
Powered by Walabiz