Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Louons les innovateurs sociaux !

MORCEAUX CHOISIS - Cet article, signé par Francis Oppenheim, est extrait d’un numéro de Dirigeant de mai 1974 qui traitait des « diverses formes de l’innovation ». Conservatismes, corporatismes, centralisme, étatisme, difficulté à expérimenter : la France de 2011 a-t-elle beaucoup changé ?

Innover, rappelons-le, consiste à établir des rapports nouveaux entre des éléments connus et existants[1] et par là à créer une valeur nouvelle. L'innovation ne crée pas de besoins nouveaux, elle satisfait des besoins existants et se distingue en cela de la nouveauté, qui stimule les besoins en modifiant l'ap­parence des rapports existants entre l'ob­jet et le désir. Parce qu'elle est une création continue de valeurs, l'innova­tion, en tant que niveau de référence im­pliquant une attitude et une démarche, est une valeur en elle-même. (…)

Ce que l'on appelle, un peu abusivement innovation sociale, est la fille de l'innovation technologique et de l'innovation culturelle. L'innovation technologique est la principale source de modification des rapports sociaux et elle pourrait à bon droit, revendiquer l'appellation contrôlée d'innovation sociale. Il suf­fit de citer, parmi les plus évidentes : le moteur à explosion, les antibiotiques, la télévision. L'innovation cultu­relle est, elle aussi, cause et effet de l'innovation sociale : religion, doctrine, courant de pensée scientifique ou artis­tique, etc. L'innovation sociale « stric­to sensu» porte sur l'organisation de la société. C'est une catégorie d'innovation, l'innovation organisationnelle, qui a pour but d'inventer de nouvelles formes de vie en société mieux adaptées aux be­soins et aux ressources dont disposent les individus.

Les congés payés, la Sécurité Sociale, la retraite des cadres, la surtaxe pro­gressive, la formation permanente, le service de coopération, etc., sont des exemples d'innovation sociale. Ces exem­ples cernent bien les difficultés de mi­se en œuvre de l'innovation sociale : elle dérange les situations acquises en nivelant la satisfaction des besoins ; elle désarme – ou, comme on dit, elle récupère - les revendications, elle consolide la société dans la mesure où le problème qu'elle aborde est celui de mieux vivre en société - quelle qu'el­le soit - plutôt que celui de la forme de la société qui permettrait de mieux vivre. (…)


Malheur aux innovateurs sociaux

Ce long préambule explique-t-il l'ac­tuelle disette d'innovation sociale? Oui, s'il permet de comprendre le tris­te destin des innovateurs sociaux. L'innovation sociale requiert le plus souvent une modification des dispo­sitions législatives ou réglementaires pour être mise en œuvre. Il s'agit donc d'un acte politique d'organisation de la condition de l'individu par la collecti­vité, et c'est là que le bât blesse. Le citoyen français a une méfiance ances­trale envers les initiatives de l'État pour modifier sa condition : plus, oui, autre, non.

Le processus français d'évo­lution sociale - tel que le décrivent tous les bons auteurs - consiste à transformer la société par initiatives individuelles, captées et triées par castes et groupes de pression, à l'intérieur du modèle formel de l'organisation considéré com­me un niveau de référence intangible. Jusqu'au moment où l'écart entre la réa­lité et l'intensité des aspirations, d'une part, la rapacité et l'ambition des grou­pes intermédiaires, d'autre part, l'ar­chaïsme, enfin, du niveau de référence officiel, fait craquer l'écorce comme celle d'une noix creuse : changement de régime, changement de système, mini ou maxi révolution, et on recommence. (…)

Dans de telles conditions, il n'est pas étonnant que l'innovateur social appa­raisse dans ce pays comme un redouta­ble em ...! On ne peut mieux le compa­rer qu'à l'entrepreneur qui, essayant de créer un circuit court, s'attire de ce fait l'inimitié des intermédiaires, lesquels ameutent contre lui l'opinion des consommateurs que l'entrepreneur avait pourtant pour but de mieux ser­vir. (…)


Une situation inadaptée

Elle l'est, et doublement, à la fois sur le plan qualitatif et sur le plan quantitatif.

Tout d'abord il s'agit d'une situation élitaire. D'un côté, l'innovateur doit avoir les capacités fonctionnelles lui permettant une parfaite insertion dans une société industrielle évoluée, qui se­crète tout naturellement le conformis­me pour sa propre maintenance. D'un autre côté, l'innovateur doit avoir une capacité politique lui permettant d'échapper au conformisme de sa réussite autrement que par l'humour ou l'utopie. Une telle si­tuation risque d'entraîner notre société dans une spirale régressive, puisque c'est la réussite dans la société elle-­même qui procure les moyens à ceux qui veulent la modifier, Elle est caracté­ristique d'un libéralisme obsolescent, où la liberté de transformer la société ne peut s'exercer que par ceux qui con­tribuent le mieux à la maintenir. De nos jours, le libéralisme pur ne débou­che pas sur le pluralisme, mais sur un dirigisme de fait, le dirigisme des«grands hommes» (…)

Ensuite, il s'agit d'une situation de pénurie, absolue et relative,

Pénurie absolue, car toute période d'évo­lution rapide, économique et démogra­phique, est un amplificateur d'injustice sociale, dans la mesure où les plus fai­bles sont les moins capables de s'adap­ter. La résille de la protection sociale se déchire et laisse à nu ceux qui ne peu­vent se couvrir par leurs propres moyens. L'inflation est, par exemple, l'obstacle absolu à tout progrès social.

Pénurie relative, car toute situation de prospérité est un amplificateur de dif­férences. En effet, dès lors que les be­soins primaires sont satisfaits et sécu­risés, comme c'est le cas actuellement, le peuple attend de l'organisation socia­le qu'elle prenne en considération les cas particuliers. La réglementation doit descendre à des catégories socioprofessionnelles extrêmement fines, à la limite au niveau de l'individu lui-même. Sous peine de paralysie ou d'étouffement, la décentralisation de l'initiative régle­mentaire est nécessaire, puisque c'est au niveau le plus près du besoin que peut s'imaginer la solution la mieux adaptée, Or, une organisation sociale«à la car­te»,comme une entreprise« à la car­te»,implique - sous peine de tomber dans l'anarchie, privative de toutes les libertés au lieu qu'elle soit per­missive - que des points de convergence entre le système-enveloppe et les sys­tèmes-particuliers soient déterminés avec soin, ce qui ne peut être fait qu'a­près une expérimentation soigneusement conduite. Le système actuel de centra­lisme éclairé ne favorise pas cette expérimentation, faute de promouvoir les expérimentateurs.


De la pénurie à la pléthore

On va faire l'hypothèse qu'il existe des innovateurs sociaux, des technocrates et des pouvoirs politiques animés des meil­leures intentions... et que, pour passer de la pénurie d'innovations sociales à la pléthore, une analogie peut être ten­tée avec ce qui a été fait pour passer de la pénurie d'innovations technologi­ques à ... moins de pénurie.

Un innovateur social est un individu, ou un groupe d'individus, qui a mis au point, dans son environnement immédiat, par exemple son entreprise, ou son quartier, ou son activité favorite culturelle ou sportive, une organisation prototype dont il a l'intuition qu'elle pourrait s'extrapoler à d'autres situations du même type. Par exemple, un groupe de médecins et de psychologues ont mis au point un projet de recyclage des adultes, partant de l'idée qu'à un certain âge, la dégradation des connaissances techniques s'accompagne toujours d'une certaine dégradation physique et intellectuelle, et qu'il serait bon d'accompagner les séminaires de formation professionnelle de check-up approfondis et de traitements appropriés portant sur la concentration, l'émotivité, l'équilibre nerveux et phy­sique. Il est apparu que le financement de tels centres n'était pas possible, car aucun dispositif réglementaire ne per­met d'associer les remboursements de la Sécurité Sociale et ceux de la formation permanente.

On va faire l'hypothèse qu'il existe en France plusieurs centai­nes d'innovateurs de ce type qui, après s'être battus courageusement ont rangé leurs projets dans ce que Duhamel appe­lait le «placard aux défaites » et se sont marginalisés.

Restant sur cet exemple, on voit que, pratiquement, tout passage d'une innova­tion sociale du stade du projet ou du pro­totype au stade de la présérie, réclame ce que nous appelons un engineering tech­nocratique, c’est-à-dire une formulation du projet dans les grilles de référence de la réglementation et du financement ac­tuellement en vigueur, de façon à faire apparaître clairement les contraintes de faisabilité de l'innovation, à identi­fier les créneaux et les goulots,à met­tre en forme un projet qui pourra affron­ter le marché.

Le marché, ce sont les pouvoirs de tou­tes sortes qui existent en France et qui sont en général des entités collectives (ou des individus) représentatifs de ca­tégories socioprofessionnelles. Par leur forme collective et par leur nécessité d'obtenir un consensus de leurs mandants, ces pouvoirs sont en général plus orien­tés vers le court terme que vers le long terme, et plus orientés vers l'amélio­ration de ce qui existe que vers l'inno­vation, Néanmoins, on peut valablement faire l'hypothèse qu'ils ont besoin d'in­novation et que, s'ils ne sont pas capa­bles de la susciter, en leur sein, ils sont capables de l'adopter si elle vient de l'extérieur ne serait-ce que pour empêcher des pouvoirs concurrents de s'en inspirer et, par là, de prendre le pas sur eux.

Il s'agit donc de rassembler ce trinôme : l'innovateur, le technocrate, le pouvoir, sur un projet. Ceci pourrait être le rôle d'organismes intermédiaires, clubs et associations pour la promotion de l'innovation sociale, qui joueraient un rôle analogue à celui qu'ont joué et que jouent actuellement, dans la promotion de l'innovation technique, les diverses instances publiques ou privées telles que la DGRST, l'ANVAR (…)

Une telle démarche complète et prolon­ge le projet du CJD de Commissariat à l'Expérimentation. Pour passer de la pénurie à la pléthore d'innovation socia­le, bien d'autres initiatives devraient être prises. Mais, comme disait Guillaume d'Orange : « Il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre ...».




[1] Un produit et un marché, par exemple.

La rédaction
Le 25-05-2015
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