Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Sans précautions

Mercredi 2 mars 2011

Achtung ! Warning ! Attention ! Attenzione ! Atencion ! Προσοχή !Aandacht ! Dans quelque langue (européenne) qu’on le prononce, ce mot est devenu la vulgate de nos sociétés modernes, le diktat de nos comportements contemporains. Partout, toujours et en toutes circonstances, il faut faire attention.

Faire attention à soi : ne pas trop manger, surveiller son poids, sa prostate (pour les hommes), ses seins (pour les femmes), sa tension, sa calvitie, boire avec modération, éviter le sucre, mais aussi l’aspartam, ne pas rajouter de sel, faire du jogging mais pas trop, entraîner sa mémoire, verrouiller sa porte, porter une oreillette, baisser le son, ne pas s’exposer au soleil…

Faire attention aux autres : rouler lentement, ne pas faire de bruit, regarder où l’on marche, tenir la porte, surveiller ses propos, ne pas faire des slurp avec sa soupe, ne pas blaguer sur les minorités visibles et même ne jamais rien en dire, car les évoquer, c’est déjà les discriminer en les montrant du doigt (donc même en dire du bien ça leur fait mal, ça les stigmatise comme « différents »), ne pas éternuer trop fort (pour le bruit et les microbes), s’habiller discrètement, laisser les toilettes dans l’état où on les a trouvées, éteindre les lumières et le chauffage pour sauver la planète, ne plus consommer de viande parce que les vaches mangent trop de céréales et lâchent du méthane dans l’atmosphère…

La France a peur

Et puis, bien sûr, faire attention aux OGM, aux nanotechnologies, aux robots, au Médiator (bon, là, d’accord, on aurait dû être un peu plus attentif !), aux voyages en Tunisie (là aussi, il y en a certaines qui ont pas fait gaffe !), aux voyages en général (allez sur le site des Affaires étrangères qui donne des conseils aux voyageurs, il n’y a quasiment pas un pays qui ne soit pas dangereux), aux anophèles, aux pesticides, aux colorants, aux ascenseurs, aux télésièges, aux récidivistes, à la peinture au plomb (quelquefois que l’idée vous prendrait de lécher les murs…), aux gendarmes et aux voleurs, au staphylocoque doré, aux maladies nosocomiales, au chômage, à la bourse, aux harcèlements moral et sexuel, au stress, à la télévision, aux jeux vidéos, à Internet, à la neige en hiver et au soleil en été… J’en oublie sûrement, tant notre vie tend à se réduire à une longue liste de craintes en tous genres.

« La France a peur », comme aurait dit en son temps feu René Gicquel, présentateur du 20 heures de TF1 à la fin des années 1970. Et depuis, ça ne s’est pas arrangé. La peur ne fait que gagner du terrain et s’étend à l’Europe entière qui ne songe qu’à élever des barrières, contrôler ses frontières, limiter notre consommation de graisses, aseptiser notre quotidien, préserver notre modèle social, sécuriser nos existences.

Discours insidieux

Bien entendu, et heureusement, ça ne marche pas aussi bien que ça. Nous continuons globalement à ne pas faire attention à grand-chose, seulement à ce que nous estimons bon et utile pour nous. Il n’empêche que nous sommes soumis tous les jours, de la part de ceux, de plus en plus nombreux, – politiques, médecins, journalistes, assistants sociaux, sociologues, écologues et autres « sujets supposés savoir » et consultants divers - qui se sentent responsables de nous et nous pensent irresponsables, à un discours sécuritaire et précautionneux qui finit par instiller insidieusement en nous l’idée que, quand même, nous ferions bien de faire un peu attention (cette phrase quasi proustienne fait 129 mots avec la présente parenthèse, et un conseil en communication me dirait de faire attention à la longueur de mes phrases : pas plus de 24 mots si je veux être compris, donc merci au lecteur qui aura eu le courage d’aller jusqu’au bout et en aura saisi le sens général).

Piteux état d’esprit

Bref ! Nous qui pensions nous être débarrassés de toutes les grandes idéologies, nous devons admettre que nous sommes aujourd’hui sous la férule magistrale de l’idéologie « précautionniste ». J’en veux pour preuve que nous ayons eu besoin (enfin quand je dis nous, je n’y suis pour rien, on ne m’a pas demandé mon avis, il n’y a même pas eu de référendum) d’inscrire le principe de précaution dans le préambule de notre constitution. Désormais, nous naissons tous libres et égaux face au danger qui est déclaré omniprésent.

Est-ce grave ? Oui, car dès lors que l’on se met à avoir peur de tout, plus rien n’est possible. Le précautionnisme, tels que certains le poussent à l’extrême, interdit toute invention, toute innovation, toute aventure dont on n’a pas la certitude, a priori, qu’elles ne comportent pas de risque à plus ou moins longue échéance. Mais c’est évidemment une aporie, un non sens : comment être sûr de ce qui est encore inconnu et demande à être découvert, sans prendre le risque d’aller y voir ?

Nous nous demandons dans quel état (piteux) nous allons transmettre notre planète aux générations futures. Et c’est d’ailleurs de cette inquiétude qu’est né le principe de précaution. Demandons-nous aussi s’il est sain de transmettre à nos enfants un état (d’esprit) aussi pusillanime, qui fait que, même eux, nous les craignons. La peur du danger n’empêche pas le danger. Ce n’est pas en nous protégeant de tout que nous sauverons la planète mais en acceptant le risque de la vie, qui reste « une maladie mortelle sexuellement transmissible » (Woody Allen).

Claude-Jean Desvignes
Imprimer Twitter Facebook LinkedIn
Laisser un commentaire
E-mail :
Confirmation :
Pseudo :
Commentaires :
Code de sécurité :
Powered by Walabiz