Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Ah, ça ira, ça ira, ça ira

Lundi 28 mars 2011

C’est la période des bilans annuels. 2010 aura été difficile pour Pakéo, mon entreprise, après une année 2009 catastrophique. 2011 reste pleine d’incertitudes. Il a fallu serrer les boulons des dépenses, tenir les salaires, se battre sur tous les marchés en réduisant les marges. Mais pour l’instant Pakéo tient. Sans licenciements. C’est ma fierté. Nous avons bouffé toutes nos réserves, emprunté (pas trop, heureusement ; de toute façon, les banquiers demandaient trop de garanties), mais je peux me regarder dans la glace. Par contre, si ça ne se redresse pas en 2011, je serai peut-être obligé de baisser les yeux… Pour l’instant, je me dis que je ne m’en sors pas trop mal, comparé à certains collègues patrons de PME qui ont dû mettre la clé sous la porte sans même pouvoir émarger à Pôle Emploi.

Et pendant ce temps-là, je lis dans la presse les résultats des entreprises du CAC 40. 80 milliards d’euros de bénéfices cumulés ! Une augmentation de 80 % par rapport à 2009. Mais, se plaignent certains, ajoutant de l’arrogance à l’indécence, ils n’ont pas encore retrouvé le niveau d’il y a quelques années, 96 milliards. Et puis quoi encore ! C’est vrai que passer la barre des 100 milliards, ça ferait chic !

Rentes

Faut-il rappeler que, dans ce CAC 40, on trouve toutes les grandes banques françaises, dont les manigances financières nous ont plongés dans la crise (avec le soutien actif des banques américaines, certes) et qui, au plus fort de celle-ci, ont fait la manche auprès des contribuables que nous sommes, pour ne pas sombrer. On trouve, de même, les deux grands constructeurs automobiles qui ont également fait la quête et bénéficié, de surcroît, de la prime à la casse, dont on oublie un peu vite qu’elle est tout autant financée par nos impôts. Bien sûr, tout ce petit monde a remboursé ses dettes (avec un taux d’intérêt minimum). Cela lui donne-t-il le droit de nous faire des pieds de nez, comme pour se venger d’avoir eu besoin de notre aide quand il tirait la langue ?

On trouve encore les grandes compagnies d’énergie, Total, GDF-Suez, EDF qui doivent moins leurs énormes bénéfices à leur talent qu’à l’augmentation à deux chiffres de leurs matières premières (pétrole et gaz) pour les uns et à la (dangereuse) rente nucléaire pour l’autre ainsi qu’au fait qu’ils fournissent des produits indispensables. Et chacun, en situation de quasi-monopole, se permet d’annoncer régulièrement des « réajustements » de tarif (+ 21 % pour le gaz en un an), les milliards engrangés ne semblant jamais leur suffire.

On trouve enfin l’industrie du luxe qui surfe sur l’accroissement du nombre des milliardaires dans les pays émergents que la misère de leurs congénères ne semble pas troubler. Et la grande distribution qui écrase les prix auxquels ils achètent leurs produits à leurs fournisseurs, mais pas leurs marges.

Sous-traitance

Car une bonne part de ces bénéfices faramineux se fait aussi sur le dos des sous-traitants, c’est-à-dire des PME, qui, depuis trois ans, sont sommés par les grandes entreprises de « faire des efforts », au risque de perdre le marché. Entendons : augmenter la productivité, bloquer les salaires, réduire les marges, faire des remises, accepter des règlements à 6 mois, voire plus, proposer des innovations permanentes, sans pouvoir facturer leur coût de recherche. J’en sais quelque chose, moi dont le métier, le packaging, est par nature, une activité de sous-traitance. J’en souffre et plus encore mes salariés. Je comprends, je partage même, leur dégoût, leur écœurement face à l’étalage, à l’insolence de ces profits si vite retrouvés par les grandes entreprises, après une crise dont elles semblent n’avoir guère souffert, même celles qui en étaient en partie responsables. On pourra leur donner toutes les explications économiques possibles pour justifier ces inégalités insupportables. On pourra leur redire qu’il est important, en France, que nous ayons des entreprises phares (mais sont-elles réellement françaises ?). On pourra affirmer que bien rémunérer les actionnaires (ils vont toucher 40 milliards) c’est attirer les investisseurs. On pourra répéter comme une antienne que ce qui est bon pour L'Oréal ou pour Veolia est bon pour notre pays, ils n’y croient plus. Et ils ont raison, car on a vu que ce qui était bon pour General Motors, pour Enron, ou pour Lehman Brothers n’était pas bon pour les États-Unis.

Tiers état

Les prétendues raisons économiques avancées pour nous faire avaler ces profits choquants s’effondrent face à la dimension symbolique de l’injustice qu’elles tentent de masquer. Il est insupportable, dans le pays de la révolution, de voir ainsi triompher une aristocratie économique, servie par des clercs politiques, qui méprise et épuise le tiers état des PME, du haut de sa morgue et de son argent.

Je ne suis pas un égalitariste forcené, et je mets la liberté au-dessus de l’égalité. Mais quand la soi-disant liberté d’entreprendre laissée à quelques-uns aboutit, si ce n’est à l’asservissement, du moins à une forme d’exploitation du plus grand nombre, c’est la liberté elle-même, la liberté de chacun, qui est remise en cause. Il est urgent de mettre fin à ces féodalités économiques et d’abolir certains privilèges. Mais les nuits du 4 août arrivent souvent trop tard.

Claude-Jean Desvignes
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