Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Monia Essaidi : « En Tunisie, la démocratie commence dans l’entreprise »

Monia Essaidi
Monia Essaidi, chef d’entreprise tunisienne a été présidente du CJD Tunisie de 2007 à 2009. Elle explique ici le rôle qu’ont joué les femmes dans la révolution tunisienne de janvier et celui que doivent jouer les entreprises pour que son pays rebondisse et se développe rapidement.

jeune-dirigeant.fr : Comment êtes-vous devenue chef d’entreprise ? Quel parcours avez-vous suivi ?

Monia Essaidi : Dès mon enfance, j’ai baigné dans un environnement entrepreneurial grâce à mon père qui dirigeait la Socotex, une entreprise de textile. Très jeune, j’ai donc été conditionnée à devenir entrepreneure. Déjà, au lycée, j’ai effectué des stages dans l’entreprise familiale pour gérer des inventaires, m’occuper de points de vente et assurer la responsabilité des boutiques de textile.

Une fois mes études de gestion puis de RH accomplies, j’ai naturellement intégré l’entreprise paternelle, au service achats pour débuter, puis chargée de la gestion des stocks, de l’informatisation de l’entreprise et finalement du service qualité. J’ai gravi les échelons de l’entreprise en apprenant de chacun des directeurs de service. Après leur départ à la retraite , j’ai pris la direction opérationnelle de l’entreprise.

JDfr : Est-il facile d’être une femme chef d’entreprise en Tunisie ?

M. E. : Être une femme n’est pas un frein, bien au contraire, mais un atout dans un environnement professionnel plutôt masculin. Ma position de femme m’attire la confiance des banquiers notamment lorsque je vais négocier des crédits, car ils reconnaissent humblement que les femmes sont plutôt prudentes et prennent moins de risques que les hommes ; les fournisseurs également me témoignent plus de confiance. Pour autant le milieu industriel n’est pas tendre et de réels freins sociaux persistent encore. C’est pour cela que, lorsque j’ai pris les rênes de l’entreprise, j’ai tout de suite féminisé les équipes autour de moi. Pour les tâches administratives, cela n’a posé aucun problème. En revanche, lorsque j’ai introduit des femmes en production, on a dû faire évoluer les mentalités, car cela n’était pas toujours bien accepté. Certaines barrières familiales n’encouragent pas à la prise de risque et considèrent que la femme doit rester sereine et tranquille. Si elle souhaite travailler, elle doit privilégier une carrière de fonctionnaire dans le secteur public plutôt qu’entrepreneuriale dans le secteur privé.

Les femmes dirigeantes, en Tunisie, sont de plus en plus nombreuses, mais ce n’est pas à la hauteur de ce que l’on pourrait escompter. En effet, les Tunisiennes se distinguent nettement au niveau de leurs études, elles sont souvent lauréates, majors de leur promotion, mais ensuite un nombre insuffisant d’entre elles percent dans la vie professionnelle au niveau du top management.

JDfr : Quel est votre style de management ?

M. E. :Je m’efforce d’instaurer un véritable climat de confiance, de dialogue et d’amitié avec mes salariés. L’entreprise, c’est un peu la famille. On y passe plus de temps que chez soi. La communication aussi est fondamentale : pouvoir donner son feedback, dans un esprit constant d’amélioration afin de faire évoluer les personnes. Bref, je pense qu’il faut avoir l’attitude de manager coach, être à l’écoute, ouvert et moins directif, mettre en place un système participatif dans l’entreprise.

C’est donc tout naturellement que j’ai embrassé les idées et les valeurs du CJD et que je me suis engagé dès les débuts dans la création de la structure en Tunisie, en 1998. Membre fondateur, j’ai intégré le bureau de Montassar Azzaiez, premier président du CJD Tunisie en tant que chargée des relations avec les femmes chefs d’entreprise. Puis j’ai été de vice-présidente en charge de la communication de 2005 à 2007, avant de prendre la présidence de 2007 à 2009.

JDfr : La révolution tunisienne a démarré pour des raisons économiques et notamment parce que les jeunes ne trouvaient pas d’emploi ? Les entreprises ont-elles un rôle à jouer dans les changements en cours ?

M. E. :Les entreprises ont un rôle fondamental à jouer. La révolution que les Tunisiens viennent de vivre est pour la dignité et le droit au travail. C’est pourquoi il est important que les entreprises sensibilisent tous leurs salariés, les aident à comprendre le sens et l’objectif de cette révolution (notamment le personnel ouvrier peu formé et peu qualifié). Les Tunisiens sont assoiffés de paroles, d’expression après des années de frustration. Mais ils sont aussi parfois un peu perdus et ont encore peur du lendemain. C’est le rôle du dirigeant d’expliquer le sens de la révolution dans son entreprise. La liberté d’expression c’est bien, mais il faut expliquer le sens de la liberté et de la démocratie, rappeler les préceptes du Contrat social de Rousseau : la liberté individuelle s’arrête là où commence celle des autres. Le dirigeant se doit aussi de rappeler le sens du travail, de l’engagement afin que chacun redouble d’effort pour redresser la situation économique, mais il doit également rassurer. Évidemment, la démocratie commence dans l’entreprise, il faut faire participer tout le monde. C’est le credo de l’entreprise citoyenne que nous prônons, avec mes amis dirigeants. Aujourd’hui aucun Tunisien ne peut plus se permettre d’être apolitique. Il est indispensable que chacun exprime son choix politique. La Tunisie va dans le bon sens : la révolution a eu lieu le 14 janvier, le 18 janvier tout le monde était retourné au travail. Les entreprises sont confiantes, les dirigeants doivent maintenant penser à demain en pérennisant les entreprises, en les développant.

JDfr : Quel rôle ont joué les femmes dans cette révolution ?

M. E. :Un manifestant sur deux était une femme ! La jeunesse et les femmes ont été les moteurs de cette révolution ! Aujourd’hui elles manifestent contre les mouvements religieux extrémistes, contre l’obscurantisme. La libération de la femme a été opérée par Bourguiba, son successeur a suivi cette évolution. Il ne faut pas revenir en arrière. Le code du statut personnel doit être intégré dans la constitution. Le 6 avril aura lieu un grand événement autour du mausolée de Bourguiba, les femmes vont manifester pour que leurs droits soient inscrits dans la prochaine constitution.

JDfr : Et le rôle du CJD ?

M. E. :Il est primordial. Le CJD Tunisie a toujours clamé son indépendance de paroles, n’a jamais été langue de bois et a toujours refusé d’être récupéré par le pouvoir en place. Il s’est toujours battu pour rester apolitique et indépendant. Il a toujours eu un rôle de locomotive, de porte-parole des jeunes dirigeants. Il a toujours été force de propositions. Il est à l’origine de l’évolution les lois sur la cession des entreprises, sur les appels d’offres, sur la réforme de la création d’entreprise. L’entreprise citoyenne, les valeurs du CJD doivent plus que jamais être véhiculées. A cette occasion, je lance un appel à tous les autres CJD pour qu’ils soutiennent la Tunisie, vers plus de démocratie, plus de liberté. J’invite les délégations de JD à venir découvrir ce nouveau paysage socio-économique pour que la Tunisie se développe et rebondisse dans un avenir proche !


L’entreprise

La Socotex, que dirige Monia Essaidi,est une société de commercialisation de textile que son père a créée en 1962. Elle propose, notamment, divers produits tissus pour ameublement tissu technique pour les secteurs de maroquinerie et automobile. La société s’est agrandie en créant Plastiss, une unité spécialisée dans le similicuir et le cuir synthétique à destination des mêmes industries et ce en 1970. A partir de 2010, la société élargit à nouveau ses gammes avec Kaméleon qui produit des housses de voiture en tissu pour l’automobile et Impact’ Coaching,une société spécialisée dans la formation qui propose in cursus de Coaching Professionnel avec un parcours de 18 mois (représentant une école canadienne Erikson College). Le groupe Socotex compte une centaine de salariés et réalise un chiffre d’affaires de 5 millions de dinars (2,5 millions d’euros).

Propos recueillis par Stéphanie Le Dévéhat
Le 5-04-2011
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