Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Philosophie et entreprise, la confrontation salutaire

Socrate
« Prise de tête » :la philo peut en effet paraître absconse. Mais depuis quelques années, nous assistons à un processus sans précédent de vulgarisation de la philosophie. Jadis confinée à de vieux amphis poussiéreux, la philosophie s’est invitée depuis 20 ans dans les cafés et franchit maintenant le seuil de l’entreprise. « Aujourd’hui, il semble de plus en plus admis qu’il n’y aura pas de salut pour les entreprises si l’on n’y fait pas entrer d’une manière quelconque et sous une forme ou sous une autre la philosophie, en tout cas une certaine dose de philosophie »,professe le philosophe contemporain Jacques Bouveresse dans un article intitulé « Les managers peuvent-ils avoir un idéal ? ». En quoi celui qui a la tête dans les étoiles, le philosophe, peut aider celui qui a les pieds dans la glaise, le dirigeant ? Quelques réflexions sur une thématique vouée à se développer immanquablement dans les années à venir.

Dans la tradition occidentale, la philosophie peut être définie comme un effort incessant de compréhension du monde. Elle jette un regard étonné sur les hommes et sur le réel en déjouant les évidences. La philosophie n’est pas une discipline comme une autre, comme les sciences (dures ou molles), la littérature, l’art, la politique ou la religion. La philosophie est une démarche critique qui interroge toutes les disciplines avec pour travail minutieux et inlassable de créer des concepts. Philosopher permet ainsi « de rendre claires et de délimiter rigoureusement les pensées qui autrement, pour ainsi dire, sont troubles et floues » (Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus).

Et l’entreprise dans tout cela ? N’a-t-elle pas besoin d’être mieux comprise, elle qui semble traversée de notions aussi troubles que floues ? Autonomie, responsabilité, motivation, diversité… la liste est longue. Des concepts « gros comme des dents creuses», pour reprendre une expression du philosophe Gilles Deleuze ; des mots fourre-tout mis à toutes les sauces partout et en toutes occasions, voulant dire tout et son contraire. Ces concepts échappent ainsi au questionnement salutaire que pourrait susciter une approche philosophique. Approche sans doute plus laborieuse, mais peut-être aussi plus fructueuse. Il est vrai que dans une journée qui ne fait que 24 heures, où time is money, ce réflexe est dur à acquérir et il faut se faire violence pour le provoquer. Le philosophe peut être utile à ce moment là, comme ressource externe. Mais il appartient à l’entreprise de cultiver elle-même cette ressource en interne. Oui, mais comment ?

S’ouvrir aux « humanités »

Pour instaurer en entreprise le goût de l’esprit critique, il serait souhaitable que les recruteurs se tournent davantage vers les candidats ayant une formation en lettres, philosophie, art ou sciences humaines. Ces derniers partagent avec les scientifiques des qualités communes : abstraction, analyse, synthèse, méthode, rigueur, précision. Mais ils développent également des capacités propres : conscience de la complexité et de l'incertain, curiosité, maîtrise de la langue et de nombreux contenus culturels, faculté à remettre en question et à poser la question du sens, capacité d’adaptation. Le regretté Alain Etchegoyen a défendu cette thèse à travers un bel ouvrage : Le Capital Lettres : des littéraires pour l’entreprise (Éditions François Bourin). Que notre société techniciste fasse davantage confiance aux scientifiques qu’aux littéraires, à ceux qui appliquent plutôt qu’à ceux qui interrogent, est révélateur de la peine que nous avons à stopper notre fuite en avant, à interroger les présupposés de la modernité et, pour reprendre les mots de Guillaume Apollinaire, de la difficulté à « rallumer les étoiles » de ce monde désenchanté.

A l’heure où le mot diversité est partout présent, ceux qui sont les plus à mêmes d’incarner et de décliner concrètement ce beau concept à la réalité de chaque organisation, éprouvent les plus vives difficultés à s’insérer dans la vie professionnelle. A l’université, parmi les littéraires, tous ne rêvent pas d’une carrière dans l’enseignement. A l’entreprise d’accueillir ces talents qui lui permettront de se réformer en profondeur et de contribuer à changer la société toute entière. A l’entreprise de se mettre concrètement au service de la vie. La vie, c'est avant tout la complexité et l'imprévu. C’est aussi l'adaptation constante, l’évolution vers un avenir que nous souhaitons tous meilleur et dans lequel chacun aura sa place. La formation de l'intelligence et du cœur est un phare qui éclairera ce chemin.

Lionel Meneghin
Le 10-04-2011
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