Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Vis ma vie au Bénin

Cotonou
Accepter de perdre ses repères familiers, juste quelques jours pour vivre la vie d’un entrepreneur Béninois, l’idée m’est apparue très vite irrésistible. Et au-delà du fantasme classique du quadra débordé, l’aventure vue sous l’angle entrepreneurial était encore plus séduisante.

Je suis donc parti une semaine au printemps dernier découvrir le continent africain en suivant la vie d’Herman Cakpo Béninois, dirigeant-entrepreneur comme moi. Je le recevrai quelques mois plus tard à Rennes, en Bretagne, dans ma famille et dans mon entreprise, car lui aussi a bien voulu tenter l’expérience.

Une famille qui aurait pu être mes voisins

Arrivé en pleine nuit à l’aéroport de Cotonou, Herman m’attend de l’autre côté de la baie vitrée. Simple et moderne, il est lui aussi, en jeans, polo, baskets, la casquette vissée sur la tête, qu’il m’offrira à mon départ. Un symbole fort car il ne la quitte jamais. Son sourire me rassure.

Nous montons dans sa voiture délabrée, mais avec chauffeur et roulons vers sa maison. Elle se situe en plein quartier résidentiel de Cotonou avec logement de gardien, cuisine équipée, électricité. Je n’en crois pas mes yeux. Mais dur retour à la réalité, elle est à moins de 800 mètres d’une décharge à ciel ouvert. Premier paradoxe béninois ! Sa maison est aussi grande que la mienne, pas moins de 120 mètres carrés, décorée avec goût, mais sans ostentation ni tentation. Car Herman n’est pas «bling-bling ». D’ailleurs j’apprendrai que c’est aussi sa discrétion qui fait sa force. Le dialogue s’instaure rapidement, et je découvre, un peu naïvement, que les 9 millions d’habitants du Bénin parlent le français et ont un style de vie à l’occidentale.

Pour l’heure, je passe une première nuit tranquille. J’en suis encore étonné ! Dans un lit qui ressemble au mien, dans une famille que je ne connais pas encore, mais qui aurait pu être mes voisins à Rennes tant ils ont notre façon de parler, de recevoir, bref, notre éducation.

Une journée qui ressemble à la mienne

Le lendemain matin, Herman, est déjà cravaté lorsque je rejoins sa petite famille à la table du petit déjeuner. Il est dans les starting-blocks, moi aussi, impatient de découvrir une entreprise africaine. Après des heures passées ensemble, j’apprendrai que ce jeune dirigeant de 28 ans, certes diplômé, est parti de rien, mais aujourd’hui, il est fier de réussir dans les affaires, comme il dit. Son entreprise de conseil en formation de dirigeants et en accompagnement à la création d’entreprise emploie une trentaine de personnes. Il publie également un magazine sur le thème de l’entrepreneuriat et enseigne comme professeur de management. Il a d’ailleurs épousé une de ses étudiantes. Ce matin là, Madame Cakpo est, elle aussi, en tailleur impeccable, prête à démarrer sa journée de travail. Elle est salariée chez un opérateur de téléphonie. Ici, Herman est considéré comme un « pur produit du Bénin ». Il est même devenu une petite célébrité.

Arrivé sur son lieu de travail, il me présente fièrement à ses salariés, me fait faire le tour du propriétaire et démarre sa journée. Deuxième surprise : elle ressemble étrangement à la mienne : courrier, mail, téléphone, RDV, et réunions.

Un entrepreneur qui se pose les mêmes questions

Mais encore plus étonnant, je découvre, au fil des conversations, un entrepreneur qui se pose les mêmes questions : quelle vision pour mon entreprise ? Faut-il ouvrir son capital ? Dois-je embaucher ou externaliser ? Faut-il investir dans la formation des salariés, comment dois-je recruter ? Des problématiques tellement occidentales ! Et encore plus étrange, je comprends très vite que nous partageons des valeurs identiques et une même volonté de donner un sens à notre fonction de dirigeant. Lui aussi espère devenir un « patron humaniste ». Il développera des heures durant la nécessité de créer de la richesse, mais dans des conditions harmonieuse. Que mettre l’homme au cœur de l’entreprise et l’entreprise au cœur de la vie, c’est l’enjeu du 21e siècle. Une quête commune qui nous rapproche encore un peu plus.

Mais ne vous y trompez pas, Herman n’est pas un philosophe idéaliste, il a bien les pieds dans le concret. Et le concret, au Bénin, ce sont des coupures d’électricité qui peuvent durer douze heures d’affilée, les arrêts intempestifs d’Internet et les banques qui ne prêtent pas. Peu importe, il avance la tête dans le guidon et surmonte les obstacles en sollicitant d’autres investisseurs. A ce stade, je suis estomaqué : cet entrepreneur a une volonté et une énergie incroyable. Tout semble possible pour lui, rien ne le décourage. J’ai pourtant assisté à des réunions de travail sans lumière, dans la pénombre, mais les discussions sur l’ouverture du capital restaient vives. Je l’ai accompagné chez son banquier, qui tout en souriant, lui annonçait qu’il ne lui ouvrirait pas les vannes du crédit. Une fois de plus ! Il m’a même amené chez un de ses clients pour un recouvrement de quelques dizaines de millions.... de francs CFA (100 CFA = 0,15 euros) !

Un désir d’entreprendre plus fort que chez nous

Au Bénin, le désir d’entreprendre est dix, vingt fois plus fort que chez nous. Les préoccupations sont identiques aux nôtres, mais les obstacles semblent démesurément plus hauts. Pourtant, cet entrepreneur béninois soulève des montagnes, négocie, embauche, déploie une vision stratégique de son entreprise, cherche et trouve des investisseurs, explore des nouvelles voies entrepreneuriales. Il s‘adapte, saute des étapes. Exemple, Herman est passé au téléphone mobile sans jamais avoir eu de fixe !

À la fin du séjour, mon compagnon africain me propose une visite du port de Cotonou. Le plus gros marché d’Afrique de l’Ouest. Et là, nouvelle surprise, il n’y a que des produits chinois. Même le folklore local est made in China.

Et les occidentaux alors ? Absents. Alors que je sens une vraie soif de coopération et de partenariats pour relever les nombreux défis que les entreprises béninoises ont encore à relever. Elles font un travail exceptionnel sur l’éducation et la formation des jeunes, mais il reste encore beaucoup à faire dans des domaines critiques comme les statuts des entreprises et surtout la fiscalité pour parvenir à une économie mature et à des échanges équilibrés.

Une « claque » salutaire

Placé en situation d’immersion, j’ai joué a plein le jeu de l’implication et du travail en équipe, non pas comme un touriste ou un observateur et encore moins comme un donneur de leçons, mais en lâchant prise et en totale en confiance.

Convaincus que la diversité est source de performance, nous continuons à échanger sur nos métiers et nos problématiques communes en cherchant à nous benchmarker mutuellement sur nos secteurs d’activité, et a minima sur notre profession d’entrepreneur et notre management.

Au résultat, « Vis ma vie au Bénin », c’est « la claque » que j’attendais, mon cadeau de quadra, celui de l’entrepreneur qui non seulement réalise qu’il n’a plus le droit de se plaindre, mais découvre en même temps les ressorts de l’optimisme et de l’énergie créatrice qui animent nos amis Béninois.

Et c’est à mon tour de ne pas décevoir Herman lors de sa visite en France !

Emmanuel Thaunier est membre du Bureau National du CJD et Pdg de e-solution Sas

Emmanuel Thaunier
Le 18-04-2011
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