Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


L’entreprise des hommes

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En publiant, en 1974, son livre, L’autorité de l’entreprise*, le CJD souhaitait penser l’entreprise à l’horizon de 1985. A relire ce texte aujourd’hui, près de 40 ans plus tard, on est à la fois sidéré par la justesse de la vision qui y est développée et au regret de constater qu’elle n’ait pas été mieux comprise et suivie. On a le sentiment que beaucoup de temps a été perdu et que nous aurions pu nous éviter les impasses actuelles. L’extrait que nous publions ici, sur les rapports de l’entreprise et de son environnement, en est la preuve éclatante.

« Il fut un temps où l'entreprise n'avait avec son environ­nement que des liens limités. Elle tournait sur elle-même, et quand l'environnement ne lui convenait pas elle le modifiait, ou mieux, créait son propre environnement. Ainsi sont nés, ainsi survivent encore les cités ouvrières, les écoles, les dispensaires, les coopératives gérés par la « société - mère nourricière ».

En 1985, il y aura relation profonde entre l'entreprise et son environnement. Les prémices de ce renversement apparaissent plus nombreux tous les jours. Cette relation ne sera pas neutre.

Vouloir construire l'entreprise des hommes, vouloir qu'entreprendre signifie réaliser ensemble un projet commun, vouloir que l'homme soit partie prenante dans les décisions implique pour l'entreprise une responsabilité sociale, une responsabilité économique, une responsabilité publique.

Le type de rapport qui existera entre les hommes de l’entreprise et la prise en compte par celle-ci des conséquences de son activité sur la société conditionneront ses liens avec l'environnement. L'entreprise acquiert ainsi droit de cité. Le mode de relation qu'elle expérimente entre les hommes qui la composent influera naturellement sur les modes de relations existant dans la cité. Plus de conscience et d'action collectives dans l'entreprise, c'est nécessairement des citoyens plus motivés et plus partici­patifs. Il y a donc là une interaction permanente qui ajoute encore à la justification de représentants de l'envi­ronnement au Conseil d'Entreprise et de délégués de l'entreprise auprès des structures de la Cité.

Assumant toutes ses responsabilités dans son envi­ronnement, l'entreprise deviendra instrument pri­vilégié d'une autre forme de prospérité, facteur essentiel d'adaptation et de construction sociale, et en définitive source d'épanouissement et de promo­tion pour l'homme.

Environnement géophysique et écologique

Face aux pressions, l'entreprise va devoir montrer ses facultés d'adaptation car sinon elle ne pourra que s'incli­ner... ou s'expatrier.

La force croissante de l'opinion publique pour une sau­vegarde aujourd'hui, pour une amélioration de l'environ­nement demain ne peut trouver de frein que dans la crainte de voir fuir les industries vers des lieux moins réglementés. Il y aura donc un équilibre à trouver entre une prospérité polluante, un appauvrissement dans la qualité de vie ou la colonisation économique des pays du Tiers-Monde.

Certains en effet proposent aujourd'hui d'exporter nos productions « dégradantes d'environnement » vers les pays pauvres en se contentant d'en tirer les bénéfices à distance.

Le CJD reconnaît l'intérêt de cette industrialisation créatrice d'emplois dans des régions déshéritées. Il ne peut par contre admettre comme humainement acceptable toute solution finalement dévalorisante pour l'homme et son milieu de vie.

Alors le débat reste entier. Faut-il répartir équitable­ment les pollutions ou les concentrer dans des zones réser­vées, en attendant de pouvoir les réduire, voire les sup­primer ? Il s'agit là en fait d'options politiques capitales.

Il semble que, jusqu'à ce jour, le respect nécessaire des grands équilibres naturels soit une notion demeurée ignorée.

Or la nature est un ensemble harmonieux qu'il est dan­gereux d'agresser. Il ne semble pas qu'il y ait un seul impératif économique autorisant à y porter atteinte fon­damentalement.

La dégradation arrive aujourd'hui à un niveau qui alarme les experts.

La pollution en mettant en jeu l'équilibre biolo­gique de la nature, est une menace pour l'homme.

Il est donc temps de mettre en place les réglementations sauvegardant notre avenir. Mais celles-ci nous apparais­sent devoir satisfaire deux conditions nécessaires. Être prises par secteurs d'activité polluante et par zones géo­graphiques protégées par des barrières douanières.

Il est évident, en effet, que l'entreprise qui met en place un système de prévention à la pollution est moins compé­titive. Il faut égaliser les normes et donc insérer la règle dans une zone protégée, la plus grande possible.

L'Europe semble la dimension la plus normale pour ce type de réglementation qui prendrait en compte non seule­ment les normes intrinsèques d'un produit, mais encore la façon dont il est fabriqué. Mais serons-nous assez soli­daires pour taxer à l'entrée les produits fabriqués hors zone sans ce souci antipollution ? C'est là qu'apparaît nettement la nécessité d'un pouvoir supranational.

Le coût de ces mesures sera considérable. Qui paiera ? Le slogan à la mode « les pollueurs seront les payeurs » est d'une vérité limitée. Il peut toucher les pollutions acciden­telles. Mais les pollutions permanentes seront, en fait, payées soit par le consommateur, car leur coût se retrou­vera dans le prix de vente, soit par le contribuable, s'il y a des péréquations ou des subventions. Remarquons au pas­sage qu'il s'agit du même homme : le citoyen de cette zone hors pollution.

Acceptera-t-il ? Nous le pensons, à condition que la charge soit progressive. Elle pourra alors être partielle­ment compensée par des gains de productivité, reprise sur les gaspillages et l'économie des gadgets inutiles.

Malheureusement, dans l'immédiat, ces contreparties possibles suffiront à peine à régler le déficit créé par la hausse de l'énergie et des matières premières. Il faudra donc attendre de digérer cette surcharge imposée pour prendre réellement en compte la surcharge volontaire. Souhaitons que ce report soit de courte durée, car le temps presse.

La dégradation du milieu naturel ne doit pas être portée au seul compte de l'entreprise. Il semble que les individus et les collectivités soient plus responsables encore. C'est donc une véritable révolution mentale qu'il faut engager pour créer des réflexes de sauvegarde du milieu naturel.

Un enseignement écologique prévu dans les programmes de l'Éducation nationale, intégré aux formations supé­rieures, présent dans les sessions d'enseignement continu, est indispensable.

Dès maintenant il faut encourager:

- le développement de nouveaux procédés de fabri­cation évitant les pollutions de l'air et de l'eau ;

- la recherche de produits de remplacement non pol­luants et dégradables;

- la création d'entreprises de dépollution, de collecte et de recyclage des produits récupérables.

Toutes les formes d'incitation devront être recherchées par les pouvoirs publics, pour accompagner les mesures réglementaires.

Le CJD souhaite l'appui d'une véritable campagne d'opinion destinée à faire naître une prise de conscience collective et des réflexes individuels de tous les instants.

Les chefs d'entreprise seraient bien inspirés de parti­ciper à cet effort en faisant mieux connaître leurs perfor­mances en ce domaine. Voilà tout un domaine nouveau pour une publicité qui pourrait mettre en valeur les actions antipollution du producteur. Un « label de qualité » pour­rait également être décerné par les pouvoirs publics aux produits répondant à des normes satisfaisantes de fabri­cation et d'emballage.

Au plan international, les professions pourraient mettre en place des « codes déontologiques » pré­cédant les réglementations et permettant alors à celles-ci d'être beaucoup plus adaptées et mieux res­pectées. (…)

Pour l'Entreprise des hommes, cette évolution conduit à de fortes nécessités :

- Refus de production de biens matériels entraînant des désutilités croissantes, tant au niveau de la non-satisfaction réelle des besoins qu'à celui des coûts indirects qu'ils entraînent pour la société.

- Réorientation des productions pour mettre à dispo­sition du plus grand nombre, à côté de biens et ser­vices sophistiqués ou éphémères, des biens et des services simplifiés et robustes, ouvrant donc des possibilités de choix vers des types différents de qualité de vie.

- Recherche de nouveaux indicateurs mesurant la qualité du développement de l'entreprise.

- Formulation de nouveaux types d'objectifs en fonc­tion :

o de l'utilité sociale des biens et services produits,

o de la contribution à l'innovation technologique,

o de l'amélioration de la qualité de la vie dans et hors l'entreprise. »


* Hachette Littérature, 1974, réédition en 1994.

Un livre du CJD (1974)
Le 29-05-2011
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