Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Pouvoir d’achat électoral

Mardi 26 avril

Apparemment, mon entreprise échappe à la prime obligatoire décrétée unilatéralement par le gouvernement puisque j’ai moins de 50 salariés. Elle y est seulement incitée. Je suis sauvé par le fameux « effet de seuil » qui est une des raisons de la faiblesse du développement de nos PME en France. Je crains que ce genre de mesure ne pousse pas à embaucher…

J’avoue que cette prime soudainement sortie du chapeau de nos responsables politiques, jamais en mal d’idées saugrenues, me laisse pantois. A quoi rime cet interventionnisme étatique parfaitement contradictoire, d’ailleurs, avec les positions libérales affichées par le chef de l’État au moment de son élection et maintes fois réaffirmées. Même la gauche n’aurait pas osé imposer ainsi « une augmentation du pouvoir d’achat » aux frais des entreprises.

Cerveau énarchique

On voit bien de quel cerveau de conseiller énarchique elle a pu sortir : les entreprises du CAC 40 font des profits scandaleux et versent des dividendes colossaux à leurs actionnaires, alors que nous sommes encore en pleine crise et que les salariés voient leurs revenus stagner. Ça la fout mal ! Il faut un signe fort ! Et, comme si toutes ces entreprises étaient encore nationalisées (du fait qu’elles sont majoritairement dirigées par des les mêmes qui passent sans cesse du public au privé, c’est finalement une impression qui demeure dans les hautes sphères de l’État), hop, on décide qu’elles vont verser 1 000 euros à chaque salarié (et faut-il les verser aussi au Pdg qui émarge en moyenne à 2,6 millions d’euros par an, sans compter les dividendes, mais qui est un salarié ?).

Pourquoi 1 000 euros ? Pourquoi pas 500 ou 2 000 ? Sur quelle base ce chiffre est-il fondé ? On ne sait pas. 1 000 euros, c’est un chiffre rond, c’est symbolique, allons-y pour 1 000 euros ! Ça fait un bel effet d’annonce, c’est clair, tout le monde va comprendre. Sauf peut-être les fonctionnaires à qui on déclare en même temps qu’ils n’auront pas d’augmentation de salaire en juillet prochain. Une fois de plus, l’État impose au privé ce qu’il se garde bien de faire dans son domaine réservé. On marche sur la tête.

Décision comminatoire

Évidemment, une fois prise cette décision comminatoire et générale, on commence à s’apercevoir que sa mise en œuvre est un peu plus compliquée que prévue. La belle abstraction se transforme en embrouille. L’énarque inspiré par la grandeur de son coup de génie ( à moins que ce ne fût le président lui-même) découvre que toutes les entreprises ne sont pas logées à la même enseigne que celles du CAC 40, qu’au-delà des ces 40 et quelques centaines d’autres « grandes entreprises », il y a 2 millions de PME et TPE qui ne versent pas forcément de dividendes ou très peu, qui n’ont pas de gros bénéfices et sont parfois même en déficit, en tout cas dont les situations financières sont extrêmement variées.

On sort de l’épure de la formule mathématique qui dit « gros dividendes aux actionnaires = 1 000 euros aux salariés » pour entrer dans les négociations d’arrière-boutique entre des partenaires sociaux bien embarrassés de ce cadeau empoisonné (quand il y a des partenaires sociaux pour discuter, ce qui n’est pas le cas dans toutes les entreprises). Le résultat de celle « belle » idée : on risque finalement de mécontenter les deux tiers des salariés (plus quelques millions de fonctionnaires), frustrés de ne pas pouvoir toucher une prime à laquelle ils n’auraient jamais songé prétendre, mais qu’on leur a fait miroiter un moment. Quant à l’autre tiers, qui va toucher le « magot » gouvernemental, c’est globalement celui des entreprises les plus riches qui, en général, bénéficie déjà des meilleurs salaires, d’un intéressement et d’une participation généreuses et d’avantages en tout genre. In fine, cette « mesure sociale » va augmenter le pouvoir d’achat de ceux qui en le moins immédiatement besoin (même si chacun a toujours envie de le voir augmenter, y compris les susdits patrons du CAC 40 qui n’ont pas eu besoin de la prime pour voir croître leur salaire de 24 % en moyenne, en 2010…). Outre que ça va renforcer le sentiment d’injustice de traitement entre salariés, ça risque plus d’accroître l’épargne que de donner un coup de pouce à la consommation ce qui aurait pu être utile aux entreprises pour financer la prime…

Dirigisme monarchique

Une fois de plus, l’État, aveuglé par ses œillères macro-économiques, se prend les pieds dans le tapis quand il se mêle de régenter le fonctionnement des entreprises. Et je fais ce triste constat, alors que je suis loin d’être un ultralibéral et suis même fortement partisan d’un État régulateur. Mais ici, ce n’est pas de la régulation. On en revient au dirigisme « républicain » dont notre État français, héritier de la monarchie, a décidément bien du mal à se départir : « Chers sujets, il plaît au Prince de vous accorder quelques écus. Veuillent les entreprises de mon royaume vous les verser (car, évidemment, je suis bien incapable de les prendre sur ma cassette personnelle). » Louis XIV n’aurait pas fait mieux. « Sachez, Monseigneur, ai-je envie de répondre, que je n’ai pas attendu votre “généreux” diktat, pour penser à mes salariés. J’ai depuis longtemps établi le principe des 3 tiers, un tiers des bénéfices pour les actionnaires, un tiers pour l’investissement, un tiers pour les salariés, règle que je module évidemment chaque année en fonction de la réalité des résultats pour ne pas mettre en péril la survie de mon entreprise. Et je trouve, Monseigneur, votre interventionnisme quelque peu déresponsabilisant, voire infantilisant, à mon égard. Je pense savoir mieux que vous, du haut de votre grandeur, ce que, dans ma petitesse, j’ai à faire dans mon entreprise pour que mes salariés s’y sentent bien et qu’ils aient envie de la développer avec moi. »

Abus de biens sociaux

Au bout du compte, je me demande comment des gens si intelligents peuvent avoir accouché d’une idée aussi stupide et contre-productive. Et je suis bien obligé de me dire que, décidément, leur calcul est ailleurs, bien plus cynique. Ce n’est que de la communication. Le message est : « Regardez ce que le gouvernement – le président – fait pour vous. Il vous “offre” 1 000 euros. Et si vous ne réussissez pas à les obtenir, c’est de la faute aux méchantes entreprises qui ne veulent pas vous les donner. Mais nous, on aura fait tout ce qui est en notre pouvoir. Le chef de l’État tient ses promesses d’être le président du pouvoir d’achat. » C’est ce qui s’appelle se payer une campagne électorale gratuite en la faisant financer par d’autres. Ça ressemble un peu à de l’abus de biens sociaux.

Claude-Jean Desvignes
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