Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Vis ma vie en Bretagne

Rennes, le canal Saint-Martin
Chez nous en Afrique, il n’y a jamais d’au revoir. Lorsqu’un invité vous quitte, on « lui donne la moitié du chemin et on garde l’autre moitié pour son retour ». Après les merveilleux moments qu’Emmanuel Thaunier a passés avec ma famille et mon entreprise, une semaine durant, à Cotonou, je ne pouvais attendre qu’il revienne avant de lui emprunter l’autre moitié du chemin que j’avais réservé pour son retour.

J’étais plus que pressé de voir comment ce Français, un peu particulier, vivait son engagement familial et entrepreneurial. De toutes les façons, l’opération « Vis ma vie » exigeait un voyage dans les deux sens. Je devais aller en France et découvrir une entreprise française, la Bretagne, participer au Congrès du CJD à Nantes, un mouvement que j’ai découvert qui va définitivement changer ma vie.

Pas du tout dépaysé

Nous arrivons à Roissy Charles-de-Gaulle, c’est le premier jour de l’été. Bonne nouvelle, il y a du soleil, je ne serai pas dépaysé, du moins côté climat. Avec l’aide d’Alain Capo-Chichi (Président du CJD Bénin), je me jette dans le train pour Rennes, pressé de retrouver mon binôme de l’opération « Vis ma vie ». Dans le train, deux mille questions envahissent ma tête. Je ne pouvais dire que j’allais totalement vers l’inconnu. J’avais découvert la sympathie et la disponibilité d’Emmanuel dès le premier jour de son séjour au Bénin. Il était prêt à s’adapter. Je pouvais faire la même chose, mais les questions continuaient à me bousculer jusqu’à ce qu’une autre vienne les remplacer, plus inquiétante et plus lourde. Nous étions le 21 juin, cette semaine-là, Nadia, mon épouse devrait accoucher. Je pris subitement peur. Je n’allais pas rater cette occasion. Non, le gynécologue nous avait dit que cela pourrait venir après le 30 juin. J’étais rassuré, Nadia n’allait certainement pas accoucher avant mon retour. Pour ça, je prierai le ciel.

Tel un Père… pour moi

Le train arrive au Terminus. Je respire et je me dis : « Courage, Hermann, bienvenu à Rennes ». Je sors du train, le temps de faire faire à ma tête un 360° à partir de sa position initiale, il me sourit « Salut Hermann. Tu as fait un bon voyage ? ». Je retrouvais dans ce merveilleux homme, l’image de mon Père qui venait me chercher à la gare pendant mes premières années au Collège. J’eus quelques instants d’émotion. Une quinzaine d’années séparait mon âge de celui d’Emmanuel. Nous le savions à Cotonou. Mais là, c’est bien différent. Là-bas, il avait réussi à se mettre à mon niveau et puis j’étais le gros poisson dans l’eau. Ici, j’étais un peu plus vulnérable. Et lui qui chérit tant ses deux petits jolis garçons et sa tendre épouse, n’hésita pas à me donner une partie de cette affection. Il prit mon sac, m’orientant, j’étais devenu tout un instant un gros bébé. C’était émouvant, je sentis l’envie de couler des larmes ! Non, je suis là en tant qu’entrepreneur. J’eus une petite honte avant de me rappeler que nous avions tous besoin de cette humanité même si nos entreprises tendent à forger en nous une dangereuse « machinalité ». Je compris plus tard qu’au CJD, l’homme et la vie sont au cœur de l’entreprise et Emmanuel vivait pleinement cet esprit.

Carine, son épouse, avait déjà préparé une belle table au Soleil. Circonspecte, elle ne savait pas trop quoi m’offrir. Elle alla puiser dans les souvenirs de son séjour au Sénégal, mon pays d’adoption d’ailleurs. Mais le repas était bien français et je me suis régalé. Trop vite passé par le petit couloir qui menait au jardin où nous déjeunions ce jour-là, j’avais eu à peine le temps de lorgner la coquette demeure des Thaunier. Carine avait ajouté sa touche, elle qui était devenue folle amoureuse de la décoration. Cette demeure était faite pour vraiment rentrer chez soi lorsqu’on a quitté le train-train quotidien et le léger bruit stressant des serveurs. La première différence rejaillit. Chez nous, on décore la maison tel un bureau. Ici, c’est une vraie demeure, apaisante et douce. Quand Clément et Victor apparurent au milieu de la salle de séjour, je m’arrêtai pour voir comment Emmanuel allait les accueillir. Il leur a donné la même affection que celle à laquelle il m’a fait goûter à la Gare de Rennes, à part ce « Coucou mon cœur », une note spéciale. En Afrique, on appelle de temps en temps son épouse « Mon Cœur » quand on est inspiré, mais là, il appelle ses enfants « Mon Cœur ». C’était la première leçon. Une leçon que j’étais pressé d’appliquer, ma fille allait naître la semaine suivante alors je me suis dit : « ça devient intéressant. Hermann, tu notes ça ? ». A la suite d’Emmanuel, je me suis mis à appeler mon épouse et ma fille « Ma Princesse » dès mon retour au Bénin.

La Bretagne : profondeur et simplicité

En regardant du haut de la chambre qu’il avait préparée pour moi la belle ville de Rennes, je me suis bien demandé ce qui avait poussé Emmanuel Thaunier a quitter Paris, une ville où il a grandi, pour la Bretagne. Je comprendrai plus tard qu’il était en quête de tranquillité et de simplicité. Une simplicité facile à découvrir aussi bien dans le paysage que dans les hommes et la grande surprise : dans les entreprises. Nous arrivons àKheops II – 4 allée René Hirel, la Direction opérationnelle de E-Solutions, l’entreprise qu’il dirige. Tout a été simplifié pour faciliter la vie et le travail. Le béton est presque absent. Ce n’est pas la seule simplicité que je découvrirai. Nous sortons du garage pour monter rapidement les marches de l’escalier. Je découvrirai la simplicité suivante. Un collaborateur salarié de E-Solutions se trouvait à l’entrée. Un secrétaire ? Non. Il faisait des appels, c’est un commercial certainement. Pas de secrétaire, pas de comptable. Ici tout est fait pour satisfaire le client. Cinq salariés et un chiffre d’affaires qui surclassait le mien malgré mes 20 collaborateurs de la filiale de Cotonou.

Je me dis que la fiscalité devait être passée par là. Non, j’ai ma deuxième leçon à tirer. J’étais là pour apprendre et non pour argumenter. Quelques mois après avoir quitté Rennes, mon entreprise compte aujourd’hui cinq salariés comme celle d’Emmanuel. Ne me demandez pas ce que j’aurai appris de la Bretagne, de E-Solutions et d’Emmanuel Thaunier pendant mon séjour en France. J’aurai fait l’expérience de l’efficacité et de la pertinence dans la simplicité.

Le congrès qu’il ne fallait pas rater

Il ne pouvait pas y avoir meilleures chances pour le contingent béninois de l’opération « Vis ma vie » dont j’étais membre pour comprendre l’esprit CJD que de participer au congrès de Nantes pendant notre séjour en France. Jeudi 24 juin 2010, c’est l’heure des inscriptions. Les JD français nageaient dans une ambiance plutôt jeune et décontractée. Je m’approchai d’Alain Capo-Chichi puis lui soufflai : « Ils sont restés jeunes. Dis-moi, Alain, pourquoi nous dirigeants béninois, nous sommes si complexés ? ». Alain me répondit : « La différence est dans l’esprit JD. On va y arriver ». Je pouvais le voir, pas besoin qu’on me l’explique. Au CJD, on n’oublie pas qu’on est humain, vulnérable et fragile. Fragilité. C’était l’un des termes centraux du Congrès de Nantes.

Quand j’appris que désormais le leitmotiv du CJD serait « L’économie au service de la vie », j’ai compris que j’avais choisi la bonne organisation. Et ce n’est pas parce qu’on aura perdu de vue le besoin de créer de la valeur. On se donne le devoir de se rappeler que même un petit bout d’humanité pouvait sauver notre monde et lui donner un nouvel espoir. Pour un Africain, avec mon instinct naturel dont la première expression est l’émotion, je ne pouvais pas me retrouver mieux ailleurs qu’au milieu de ces centaines de jeunes qui étaient venus faire entendre et entendre un nouveau message autre que celui de l’insouciance et de la désolation qui confond l’homme avec lui-même et lui vole le goût de la vie. Ils avaient leurs peurs et leurs déceptions, après la lourde crise dont la France se battait pour sortir. Mais ils croyaient à la vie. On peut gagner de l’argent en restant simple et en protégeant la vie. Ce fut ma troisième leçon. J’étais pressé de réaliser et de perpétuer l’esprit CJD au sein des entreprises béninoises. Là-bas, nos rêves sont judicieux et nos efforts louables. Nos risques de dérives sont tout aussi semblables à ceux des entrepreneurs français, la mondialisation est aussi passée par là.

Le plus beau cadeau

Vendredi 25 juin, la mise en place vient d’être terminée pour le concert de fin de Congrès, mais mon esprit va entamer un nouveau voyage. Nadia s’est rendue à l’Hôpital de la Mère et de l’Enfant, Lagune de Cotonou. Je ne suis pas là, elle avait peur d’être surprise toute seule à la maison par un travail prématuré. Ce n’était pas juste une histoire de famille comme on le dirait chez nous. Elle avait raison. Emmanuel savait que mon esprit avait quitté Nantes même si j’attendais encore de vivre en live, la version originale de « Stand-by me », moi qui n’étais pas aux côtés de mon épouse pour être le premier en embrasser ma petite fille qui allait naître. Emmanuel avait compris que j’étais un peu coupable, coupable d’être partagé entre le désir de célébrer cette belle fin de congrès à la douce envie de prendre ma fille dans mes mains quand elle serait née. Il s’approcha de moi après m’avoir laissé pour la cinquième fois son téléphone pour appeler mon épouse. Il sonnait 2 heures du matin. Elle n’accoucherait pas cette nuit. Ce serait la nuit suivante.

Folaké Alexia est née pendant mon séjour en France. Mais pendant ce temps, un nouvel entrepreneur était né en moi. J’allais être plus humain et plus simple, avec le devoir de prendre conscience de ma vulnérabilité et de ma fragilité. Je pensais aux changements que j’allais apporter à mon entreprise à cet effet. J’étais en fin de cycle et le plus le beau cadeau que j’emporterais de la France sera l’engagement pour la vie. J’étais comblé et satisfait de cette opération, tout heureux de savoir qu’un autre cadeau plus beau encore m’attendait au pays : ma fille aînée.

Hermann Capko
Le 3-05-2011
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