Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


« Il faut sortir de notre addiction à la dette »

Pierre Larrouturou
Découvert, en 1993, par son plaidoyer en faveur de la semaine de 4 jours à la carte, Pierre Larrouturou fait partie des économistes qui depuis 2002 annonçaient la crise financière. Il en appelle aujourd’hui à l’élaboration d’un nouveau contrat social. Dans un livre à paraître prochainement, Avant qu’il ne soit trop tard (Nova Editions), l’économiste craint en effet que le monde ne plonge dans une nouvelle crise « encore plus grave ». Pierre Larrouturou est aujourd’hui membre d’Europe Écologie.

Dirigeant : Le gouvernement souligne à l'envi que la France se sort mieux de la crise que ses pays voisins. Partagez-vous ce jugement ?

Pierre Larrouturou : Je ne sais pas où le gouvernement peut puiser un tel optimisme. En deux ans, le nombre des chômeurs inscrits au Pôle Emploi a augmenté de 1 100 000, dépassant les 4,5 millions de personnes. Plus de la moitié de ceux qui quittent Pôle Emploi ne retrouvent pas de travail et tombent au RSA. Tout aussi grave, les CDD de moins d’un mois représentent maintenant plus de 60% des embauches.

D. : La situation n’est guère plus brillante en Espagne…

P. L. : Certes, mais regardons l’Allemagne. La récession économique y a été deux fois plus forte qu’en France, avec une récession de 5 % l’an passé, mais le nombre des chômeurs n’a progressé que de 200 000 personnes, cinq fois moins qu’ici. Il est vrai que la chancelière Angela Merkel a adopté une approche tout à fait différente. Pendant que le gouvernement français faisait tout pour favoriser les heures supplémentaires, les dirigeants allemands passaient un pacte avec les employeurs pour développer le KurzArbeit : plutôt que de licencier, les entreprises baissent le temps de travail et baissent les salaires, mais l’État maintient les revenus. La durée moyenne du travail est tombée à 27,3 heures/semaine en Allemagne (sans compter les chômeurs). Si nous avions fait pareil, nous aurions un millions de chômeurs en moins. L’État allemand a choisi d’injecter des milliards, mais au bon endroit ! Ces sommes se retrouvent dans la consommation et alimentent la croissance.

D. : La crise serait-elle réellement derrière nous, comme d’aucuns le prétendent ?

P. L. : Absolument pas, hélas. Seuls les gouvernements croient à la reprise. Il y a quelques mois, on nous avait dit que toutes les banques européennes avaient passé avec succès des tests de résistance, mais aujourd’hui, c’est la panique en Irlande, au Portugal ou en Espagne… La production industrielle recule en Allemagne. En France, la consommation a été soutenue par des mesures fortes, mais temporaires comme la prime à la casse pour l’automobile. Nous risquons l’émergence d’une crise plus grave encore que la première. Maintenant, ce sont les États eux-mêmes qui sont frappés, qui ont perdu la confiance des investisseurs alors que justement depuis deux ans, c’est la confiance dans la solidité financière des États qui avait permis de calmer le jeu.

D. : L’Union Européenne fait son devoir d’assistance avec l’aide du FMI …

P. L. : Depuis deux ans, on pare au plus pressé. Mais la crise n’est pas seulement européenne. Les deux moteurs actuels de l’économie mondiale, les États-Unis et la Chine, sont des bombes à retardement ! En 18 mois, les États-Unis ont accru leur dette publique de 2 400 milliards de dollars, ce qui correspond à l’ensemble des réserves de change que la Chine avait mis 15 ans à accumuler. Quant à la Chine, non seulement elle ne finance plus les États-Unis - depuis un an, elle vend discrètement ses bons du Trésor américain - mais elle procède en interne à une distribution massive de crédits bancaires : 30 % du PIB distribués en un an en crédit privé. Et 14 % en dette publique. Pour garder une croissance forte, la Chine a injecté dans son économie 44 % du PIB en un an. C’est du délire !

D. : Le G20 avait sauvé le système financier en se portant au secours des banques.

P. L. : C’était nécessaire, mais pas suffisant. On a sauvé les banques, ou plutôt les actionnaires des banques, sans rien changer à leurs pratiques. Les banques dégagent des profits comme jamais dans le passé : 6 milliards d’euros pour les 9 premiers mois de 2010 pour BNP Paribas, autant que le déficit du système de retraite en France... C’est un niveau de rendement qui dépasse les 18 % quand la plupart des PME évoluent entre 1 et 3 % !

D. : Que faire maintenant face à cette nouvelle crise financière ?

P. L. : Comme le dit Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie, depuis deux ans « on fait une perfusion à un malade qui a une hémorragie interne ». Le problème de fond concerne ce nouveau mal du monde, l’addiction à la dette, qu’elle soit privée ou publique. Pourquoi faut-il toujours plus de dettes pour faire tourner l’économie ? Comment en est-on arrivé là ? Pendant trente ans, entre 1950 et 1980, tous nos pays développés ont réussi à croître sans accumuler de dettes. C’est parce que, sur l’idée de Ford puis de Roosevelt, on avait mis en place des règles pour assurer et le plein emploi et une progression des salaires calquée sur celle de la productivité. Avec l’arrivée des politiques néolibérales, appliquées notamment par Margaret Thatcher et Ronald Reagan, on a assisté à une baisse générale de la part des salaires dans le PIB. Les salaires comptaient pour 67 % du PIB dans les pays de l’OCDE à la fin des années 70. Ils n’atteignent plus aujourd’hui que 57 %. Pendant des années, on a caché le problème en permettant aux ménages de s’endetter alors que les revenus financiers explosaient au bénéfice d’une infime minorité. Une récente étude du cabinet KPMG montre que l’essentiel des nouvelles richesses créées ces 25 dernières années a profité à 0,2 % de la population mondiale.

D. : Comment sortir de ce cercle infernal, faire marcher la planche à billets, la pratique des États-Unis, ou jouer la carte de la rigueur, la tentation européenne ?

P. L. : Ni l’un ni l’autre. Nous ne nous trouvons pas dans une crise économique, mais dans une crise sociale. Le monde se dirige vers un iceberg avec le regard fixé sur la partie émergée - les marchés financiers et monétaires - sans voir le plus grave, la partie immergée, le chômage, la précarité, les inégalités. Le G20 devrait reprendre les engagements signés à Philadelphie en 1944 par Roosevelt et tous les chefs d’État : « Il ne peut exister de paix durable sans justice sociale » ; dans chaque pays comme au niveau du commerce mondial, il faut des règles pour assurer le plein emploi, réguler le temps de travail, assurer un salaire minimum… Ces règles ont permis 30 ans de stabilité et de prospérité. Il est urgent d’inventer un nouveau contrat social qui lie réellement efficacité économique et justice sociale. Compte tenu de ses valeurs, je pense que le CJD a un rôle important à jouer pour faire naître ce nouveau contrat social.

D. : Les récents mouvements sociaux à l’occasion de la réforme des systèmes de retraite ont illustré l’extrême difficulté de faire passer des réformes en France de manière consensuelle. Doit-on s'inspirer des pratiques en vigueur chez nos voisins ?

P. L. : Au Danemark, gouvernement et partenaires sociaux ont travaillé ensemble plusieurs mois pour parvenir à un ensemble d’une dizaine de mesures qui a permis de diviser par 2 le chômage tout en améliorant la balance commerciale du pays. Parvenir à construire un consensus sur un sujet aussi central que l’emploi, c’est possible en France.

Cet entretien a été publié en janvier 2011, dans notre magazine papier Jeune Dirigeant (N° 94).
propos recueillis par Jean-Louis Lemarchand
Le 29-05-2011
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