Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Érick Braquet, l’homme au moral d’acier

Erick Braquet
Passionné par la mécanique, l’esprit d’entreprise et les gens, Érick Braquet est convaincu qu’en se focalisant sur la moitié positive du monde, on le transforme. Dans son entreprise, il le prouve au quotidien. Parcours initiatique…

Un sourire, une poignée de main, Érick Braquet me résume son parcours. Une exaltante première expérience à la Société Européenne de Propulsion. La mission ? « Soigner » Ariane IV qui vient d’exploser en vol. L’équipe ? « Des bac + 12, de vraies pointures, mais une humilité absolue, tous définitivement passionnés.». Le vol suivant est un succès. L’équipe est remerciée ; au deux sens du terme. Première frustration.

Érick Braquet va ensuite vivre deux expériences assez identiques. Il redresse les ventes d’une première entreprise, mais, au lieu de lui confier le poste de directeur promis, les actionnaires décident de revendre. Colère, démission, chômage, galères...

La seconde fois, quand les investisseurs veulent démanteler l’entreprise qu’il vient à nouveau de remettre à flot, Érick riposte. Il convainc des financiers, rachète la branche saine, explose les ventes mais, au bout de cinq ans, ne peut qu’assister, impuissant, à sa revente. « 20 fois le prix d’achat ! Je n’avais que 10 % des parts ».Nouvelle leçon.

Jamais deux sans trois

C’est ainsi qu’il effectue son retour « chez lui », en Alsace.

Depuis la fin de la guerre, Sart von Rohr, jadis nec plus ultra en matière de vannes, va de pertes en déboires. Pourtant, Érick sent qu’il y a là « un savoir faire et une accumulation de talent incroyable ». On lui interdit d’investir ? Il ruse, loue les machines dont il a besoin, mais le destin veille. En 2005, les fonds de pension américains propriétaires décident de fermer le site : « Trahison », acte 3. Il propose de racheter. C’est non. Puis, c’est oui. La suite ?

« Je croyais que cela n’existait que dans les films. Un type traverse l’Atlantique, ouvre son lap top, attend que la somme soit transférée sur un compte pour signer l’acte de vente puis remonte dans son avion ». Leçon apprise : Érick a 70 % du capital, les 30 % restant vont aux employés. « Une condition sine qua non. L’aventure devait être collective, impliquer chacun ». Car c’est bien d’une aventure qu’il s’agit. « J’ai tout fait raser, coupé les branches mortes (3 5% du C.A !), gardé uniquement l’essentiel : le personnel ».

Avant de venir, je m’interrogeais : « Des vannes !... Comment trouver ça passionnant ? ». Erreur. Avec les passionnés, tout devient passionnant. Érick me fait visiter. « On analyse l’acier de chaque barre qui arrive, la sécurité est à ce prix. Quand on travaille pour le nucléaire ou l’alimentaire, la question ne devrait même pas se poser. Certains achètent en Chine ; mais la Chine, quand c’est important, achète ici. Regardez cette machine : un million d’Euros ; un bijou ».

Mais ce sont d’abord les hommes qui le passionnent. Il m’en présente un à son établi. A 62 ans, cet ancien instituteur est venu les trouver parce qu’il voulait… « apprendre ». On lui a fourni une chaise pour son dos et il travaille moins vite que d’autres, mais « l’intelligence et la motivation n’ont pas de prix. Cela ne nous empêche pas d’embaucher 5 ou 6 jeunes par an. Beaucoup de gens veulent travailler ici. Pour l’ambiance ?...»

Un miracle ordinaire

Je comprends mieux en découvrant la « salle de réunion » : des coussins multicolores posés au milieu du plateau central ; ruche calme… « On parle au vu et au su de tous. La confiance règne : pas de suspicion ni ragots ; cela change tout ». On aborde Érick, il écoute, tutoie tout le monde. « Je passe ma vie ici, ces gens sont formidables, c’est ma famille».

En décembre 2008, Sart von Rohr perd d’un coup 60 % de ses commandes. Érick réunit la « famille ». « J’ai fixé chaque employé et leur ai juste dit : « 2009 va être terrible… je ne peux rien promettre sinon une chose : personne ne partira. Personne». Tous les concurrents ont fini l’année à - 20 % ; eux, à + 4. « Il n’y avait plus de place pour la peur ; on a conçu un plan d’action sophistiqué, puis chacun a donné le meilleur de lui-même. Comme toujours ».

Cela finit par se savoir. Airbus appelle pour 3 petites pièces « impossibles » à réaliser ? Pas pour Sart qui emploie 6 personnes en R&D. « On cherche, on apprend, on finit par exceller ». Les affaires marchent, mais ce n’est pas ce qui le préoccupe. « Si je pouvais trouver 2 millions d’Euros. En 5 ans, on double le CA ET le personnel. Vous imaginez : 100 PME comme la notre ; 8000 emplois créés ! Mais, en France, pas moyen ». Hochements de têtes, silence. « Pas grave ; j’ai un plan. Ca prendra plus longtemps, c’est tout… »

« Free man »

Ici, l’absentéisme est proche de zéro. Quand quelqu’un manque, tout le monde s’inquiète. C’est, forcément, sérieux. Quel est donc le secret de celui que les Américains surnomment « Free man » ? « Il y a des mauvais coucheurs ici comme partout, mais le côté négatif des gens ne m’intéresse pas. Je ne regarde que leurs qualités. Il suffit d’argumenter, de montrer les résultats. Les gens comprennent et adhèrent ».

N’est-ce pas… épuisant ? « Une vanne, c’est fait pour tenir, non ? Je suis dans le surinvestissement, on est d’accord, mais la passion fournit le carburant. Et puis, la nuit, je dors comme un bébé ».

A la maison, Érick laisse son fardeau derrière lui. « Se relâcher un peu, partager, c’est primordial ». Quand il a voulu racheter Sart, à un moment, il a douté. Déborah a juste dit : « Tu peux le faire. Tu vas le faire ». Il l’a fait.

« J’ai 49 ans. Il est temps de transmettre, d’apporter quelque chose aux plus jeunes ». Il le fait. Au CJD Alsace, entre autres.


Sart von Rohr

www.sart-von-rohr.fr

Installée à Bitschwiller-les-Thann, Sart von Rohr est une PME spécialisée dans le contrôle et la régulation des fluides industriels depuis 1930. L’entreprise fabrique des vannes, des détendeurs et des appareils de mesure liés à cette technologie.

En 2007, Sart von Rohr comptait 48 employés pour un C.A de 6,8 millions d’Euros. Elle en emploie aujourd’hui 80 pour un CA de 9,5 millions d’Euros. Son résultat annuel est de 400 000 €.


Cet article a été publié en janvier 2011, dans notre magazine papier Jeune Dirigeant (N° 94). 

Jérôme Bourgine
Le 29-05-2011
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