Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Y’a d’l’abus, monsieur le ministre

Jeudi 12 mai.

Ce matin, dans mon entreprise, autour de la machine à café, les commentaires allaient bon train sur les propos fracassants du ministre des Affaires européennes : l’assistanat est-il un « cancer » ? Faut-il faire travailler un tant soit peu les bénéficiaires du rSa ? Peuvent-ils vraiment gagner autant qu’un Smicard « sans rien faire » ?

Zizanie

Le petit groupe plongé dans cette discussion était un panel à peu près représentatif des réactions qu’a suscitées dans l’opinion publique le dérapage (contrôlé ?) du ministre, qui devait se croire encore dans son poste précédent de secrétaire d’État à l’emploi. Chacun y allait de ses exemples et de son vécu : « j’en connais qui en profitent… » ou « j’en connais qui voudraient bien sortir du rSa, mais qui ne trouvent pas de travail… ». Et nous avons tous, en effet, des exemples et des contre-exemples qui ne sont que des cas particuliers et ne prouvent rien.

Le problème, avec ces affirmations à l’emporte-pièce, c’est qu’on joue uniquement sur la corde émotionnelle, qu’on s’éloigne de toute analyse objective et qu’on oblige les uns et les autres à se positionner « pour » ou « contre ». Tout de suite, la discussion enfle entre ceux qu’on accuse de défendre les riches et ceux qui se disent du côté des pauvres. Le ton monte, chacun se drape dans ses convictions et rien n’avance.

Alors merci, monsieur le ministre, d’avoir semé la zizanie dans ma boîte et fait baisser la productivité. Tous ces salariés, qui s’entendent d’habitude plutôt bien, se sont étripés pendant trois quarts d’heure et j’ai dû sonner la fin de la récré pour qu’ils se remettent au boulot ! C’est l’effet habituel de la démagogie, et son but : cliver les individus, ériger des camps, transformer la société en champ de bataille, en espérant rallier à soi suffisamment de combattants pour se faire élire. Tous ces petits calculs ne sont pas très intéressants, voire même un peu écœurants.

Assistanat

C’est de « bonne guerre » en politique, diront certains. Et bien moi, je crois qu’il n’y a pas de bonne guerre, je n’aime pas la guerre, je pense qu’elle mène toujours à la catastrophe. Je pense que la compréhension mutuelle, la coopération sont plus constructives que la compétition et le conflit.

Laurent Wauquiez a fait l’ENA, c’est sûrement un homme intelligent et intellectuellement bien formé (formaté ?). Je ne crois pas qu’il soit consciemment démagogue, ni qu’il lorgne du côté des extrêmes. Il est simplement le produit d’un mode de pensée dépassé qui découpe, divise, oppose, qui voit les choses en noir et blanc, en bon et en mauvais, en vrai et faux. Pour lui, si « a » est vrai, la proposition contraire « b » ne peut être que fausse. Pourtant, la science et la vie nous ont depuis longtemps montré que deux propositions contradictoires pouvaient être vraies (ou fausses) toutes les deux.

Je vais recourir moi aussi, comme mes collaborateurs, à un exemple – qui n’est donc pas une preuve, juste une illustration. Le salarié qui, ce matin, tenait les propos les plus virulents contre les « abuseurs » de prestations sociales, a passé quasiment toutes ses soirées d’hiver à faire de la distribution alimentaire pour les Restos du cœur où se trouvaient peut-être des personnes qui « abusaient ». Il pense abstraitement le plus grand mal de l’assistanat, comme le ministre, mais il réagit concrètement en allant aider ceux qui lui semblent en avoir besoin. Ne sommes-nous pas tous, un peu, dans cette ambivalence ?

Exclusion

Ce salarié sans diplôme, Jean-Yves, a saisi intuitivement, beaucoup mieux que l’énarque, que les situations sont toujours plus complexes qu’il n’y paraît. Et si le ministre croit qu’il peut dire tout haut ce que « tout le monde » (!) pense tout bas – selon une formule empruntée à un personnage douteux -, il faudrait aussi qu’il soit capable de comprendre ce que ses compatriotes ressentent profondément.

Paradoxalement, si nous nous embourbons aujourd’hui dans une crise autant morale que financière, c’est parce que nous ne parvenons pas à sortir des visions simplistes, parce que » nous voulons résoudre les problèmes d’aujourd’hui avec les outils d’hier », phrase que l’on répète à l’envi sans en tirer les conséquences. Il faut abandonner résolument le « ou » de l’exclusion pour raisonner avec le « et » de l’alliance.

Les propos du ministre sont dangereux justement parce qu’ils enferment dans le « ou » de l’alternative : on fait de l’assistanat ou on oblige les gens à travailler, on déresponsabilise les individus en les prenant en charge ou les rend responsables de ce qui leur arrive. Mais ce n’est ni un débat, ni un choix : il faut faire les deux en même temps. C’est d’ailleurs tout l’intérêt du rSa dans son principe : secourir ceux qui sont à la dérive, donc les assister, et les aider à reprendre pied, à retrouver leur autonomie. Ce dispositif ne fonctionne pas aussi bien qu’on pouvait l’espérer, en partie en raison de la crise qui a détruit des emplois. Faut-il pour autant le condamner en stigmatisant une partie (très minoritaire d’ailleurs) de ses bénéficiaires et en les transformant en boucs émissaires ? En excluant les exclus ?

Solidarité

Le substrat philosophique de la droite, c’est la priorité à la responsabilité individuelle : chacun doit essayer de s’en sortir par lui-même. Si quelqu’un reste au rSa, c’est un peu de sa faute, pense monsieur Wauquiez. Celui de la gauche, c’est la primauté de la responsabilité collective : le fonctionnement de la société pèse sur nos destins individuels. Si quelqu’un reste au rSa, c’est parce la collectivité n’a pas été capable de lui donner du travail. Il est temps d’admettre que les deux choses sont également vraies et ne s’opposent pas. Il faut tenter de résoudre nos problèmes en conciliant ces deux visions complémentaires. Plus nous nous sentons individualistes, plus nous devons vivre solidaires. Ceux qui nous gouvernent devraient le comprendre au lieu de nous monter les uns contre les autres.

Claude-Jean Desvignes
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