Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Ashoka : marier efficacité économique et intérêt général

Arnaud Mourot
Du 17 au 23 juin se tient, à Paris, l’ « Ashoka Changemakers’ week » organisée par l’association Ashoka et dont le CJD est partenaire. A cette occasion, Arnaud Mourot, le directeur général d’Ashoka France, revient sur ces « faiseurs de changement » que sont les entrepreneurs sociaux et sur le rôle qu’ils peuvent jouer pour inventer des modèles économiques plus soucieux de l’intérêt général. Entretien.

Jeune Dirigeant : Rappelez-nous tout d’abord ce qu’est Ashoka, pour ceux qui ne vous connaîtraient pas ?

Arnaud Mourot : Ashoka est une organisation, née il y a trente ans, sur un constat finalement assez simple, celui de la nécessité de faire émerger un mouvement d’entrepreneurs qui entreprennent pour le bien commun et qui soient suffisamment efficaces, innovants et performants pour apporter des réponses aux enjeux sociaux et sociétaux. Beaucoup d’initiatives existaient déjà, mais chacun avait tendance à travailler dans son coin.

Ashoka a donc fait deux choses. D'abord, leur donner un nom, celui « d’entrepreneur social », et donc une identité commune. Ensuite mettre au point un principe d’identification et de sélection de ces entrepreneurs sociaux pour pouvoir les soutenir. D’une certaine façon, Ashoka a fait dans le social ce que le capital-risque fait dans le business : sélectionner des gens performants et mettre à leur disposition des moyens qui leur permettent de changer d’échelle. La grande différence, c’est qu’Ashoka ne cherche pas de retour sur investissement financier. La démarche est totalement philanthropique.

Quels moyens apportez-vous ?

Nous nous sommes rendu compte que les entrepreneurs sociaux avaient souvent deux activités, une pour gagner leur vie et l’autre pour leur passion, et qu’ils ne pouvaient pas totalement basculer sur cette dernière pour des raisons financières. Donc, lorsque nous identifions un entrepreneur social, nous lui apportons, en premier lieu, 3 ans de "salaire", sous forme de bourse, pour qu’il puisse se consacrer à son projet. Ensuite, nous lui offrons les compétences, le conseil et l’expertise qui lui manquent, par l’intermédiaire de grands cabinets – consultants, avocats, comptables – ainsi qu’un réseau de pairs qui sont déjà avec Ashoka et peuvent les aider à développer leur projet. Enfin, nous les mettons en relation avec le monde du business, puisqu’Ashoka est soutenu par des entrepreneurs classiques, qui ont bien réussi et qui, pour renvoyer l’ascenseur, financent l’association, mais surtout deviennent des mentors pour les entrepreneurs sociaux que nous accompagnons.

Quels sont vos critères pour définir et sélectionner un « entrepreneur social » ?

L’entrepreneur social est tout simplement quelqu’un dont l’objectif est de résoudre un problème social, dans des domaines comme la santé, l’éducation, l’alimentation, l’environnement... Plein de gens veulent changer le monde, mais ce qui importe à Ashoka, c’est de trouver ceux qui ont le plus de possibilités d’y arriver, c’est-à-dire ceux qui ont une approche innovante du problème qu’ils veulent résoudre, sont capables de repenser le système et sont de véritables entrepreneurs à même de porter un projet ambitieux. Nous sommes très attentifs à cette adéquation entre l’homme et son ambition. Ensuite, nous nous interrogeons sur l’ampleur de l’impact potentiel de l’activité et sur son modèle économique.

Notre processus de sélection dure entre 6 et 9 mois, avec de nombreuses rencontres et entretiens, afin de retenir des personnes convaincues, légitimes dans ce qu’elles font et propres à porter leur projet plus loin. Actuellement nous soutenons près de 3 000 entrepreneurs sociaux, dans 70 pays, sur cinq continents.

Le grand forum que vous organisez à Paris, du 19 au 23 juin, a notamment pour objectif « d’accélérer » l’innovation sociale. Et vous semblez croire que la période actuelle est favorable au développement de l’entrepreneuriat social. Mais cela fait 150 ans que l’économie sociale existe et se maintient tout en restant relativement marginale. Quels sont les signes qui vous font penser qu’elle pourrait prendre une place plus grande ?

Il convient de dissocier l’entrepreneuriat social de l’économie sociale, dont la définition repose d’abord sur le statut juridique. Sans faire injure à tout ce qui s’est fait depuis 150 ans, l’enjeu n’est pas, aujourd’hui, de se demander si on est dans le camp des « gentils », c’est-à-dire de ceux qui ont les bons statuts pour se revendiquer du secteur de l’économie sociale. L’enjeu est de savoir comment on résout des problèmes urgents et on transforme les modèles actuels pour éviter d’aller à la catastrophe. Ce n’est pas le statut qui détermine les bonnes solutions : il existe des entreprises vertueuses et des associations de malfaiteurs…

Il nous apparaît, aujourd’hui, que deux éléments convergent. D’un côté, le social est en train de se professionnaliser. Le contexte l’y oblige puisque l’argent lui arrive moins facilement. Il doit donc réfléchir à ses offres, inventer des modèles économiques et avoir une approche plus «business » de son activité en recherchant une certaine rentabilité. Non pour faire de l’argent, mais pour pouvoir augmenter son impact social. C’est un phénomène global, qui n’est pas seulement lié à la disparition progressive de l’État-providence dans les pays occidentaux. La nécessité d’une rentabilité minimum du secteur social est encore plus forte dans les pays du Sud, puisqu’il n’y a pas d’État en mesure de prendre en charge le social.

De l’autre côté, le secteur business est en train de se « socialiser ». Avec notamment les impératifs de la RSE, les entreprises sont poussées à réfléchir et à agir.

Tout cela conduit à une convergence objective entre le social et le business et crée un terreau favorable à l’émergence de modèles hybrides qui, leur permettant de travailler ensemble, sont à la frontière entre les deux. D’autant que s’y ajoute, au moins en Occident, le souhait de plus en plus d’entrepreneurs et de salariés de donner du sens à leur travail. Beaucoup de jeunes diplômés ou des personnes au milieu de leur carrière professionnelle, ont envie de mettre leurs compétences au service d’une cause plus large que leur nombril et leur porte-monnaie. Les très nombreux CV que nous recevons en sont témoins.

Nous avons là, me semble-t-il, tous les ingrédients pour inventer une forme d’entrepreneuriat qui conjugue la performance économique et l’intérêt général. Nous pouvons créer une zone hybride additionnant les compétences d’entreprises socialement responsables et l’efficience d’entrepreneurs sociaux pour inventer différentes formes d’entreprises capables de résoudre mieux, à plus grande échelle, les problèmes de la société.

Pourtant, cela reste encore très marginal ?

On dit que cela représente en France 10 % de l’économie, mais les évaluations sont difficiles, car il n’y a pas d’indicateurs pour mesurer toutes ces formes d’entrepreneuriat social qui ne sont pas liées à un statut. Il n’y a pas de case juridique pour ce type d’activité qui peut se faire sous le statut d’entreprise classique et n’est donc pas répertoriée comme telle. Mais nous ne voulons pas de case. Pour nous, c’est d’abord l’état d’esprit qui compte.

Ma conviction est que l’entrepreneuriat social a un potentiel de croissance très intéressant, notamment à l’échelle mondiale. Quatre milliards de personnes vivent avec 2 dollars par jour. Elles forment ce qu’on appelle la « base de la pyramide », une population oubliée des grandes entreprises et des circuits financiers classiques. Les hommes et les femmes capables de remettre en cause les modèles actuels, pour en inventer de nouveaux permettant à ces laissés-pour-compte de bénéficier des services et des produits dont ils ont besoin, à un prix adapté à leur pouvoir d’achat, créeront de facto un marché phénoménal, doublé d’un impact social inégalé.

Mais quel poids les entrepreneurs sociaux ont-ils pour faire évoluer l’économie classique vers des pratiques plus socialement responsables, aider à sa transformation ?

En montrant justement à l’économie classique qu’elle a des gisements de croissance insoupçonnés. Quand une entreprise comme Danone, ou d’autres du CAC 40, se lance dans un « social business », c’est sans doute de manière intéressée, pour se créer de nouveaux marchés tout en retenant ses salariés « en quête de sens ». Mais c’est aussi un premier pas non négligeable, même si ça ne change pas l’économie en profondeur.

Pour moi, cependant, le vrai changement viendra des PME/TPE. Aujourd’hui, de très nombreux services à la personne ne sont plus rendus par les organismes sociaux traditionnels. Ils vont donc soit être captés par le privé, très lucratif, soit, si on invente des modèles rentables, tout en étant garants de l’intérêt général, offrir un boulevard à l’entrepreneuriat social.

Prenez les maisons de retraite. Aujourd’hui, elles sont souvent gérées par des grands groupes, et très chères, parce que la génération de retraités actuelle a les moyens. Mais, dans 10 ou 15 ans, quand les retraites auront baissé, il faudra trouver des solutions nouvelles, qui répondent aux besoins sans pouvoir bénéficier d’argent public. On n’y parviendra qu’en développant l’approche, combinant initiative privée et recherche d’impact social, que défend Ashoka. Ce sont vraisemblablement des entrepreneurs sociaux qui «récupéreront » ce marché, en étant capables de proposer des prix plus abordables.

Qu’attendez-vous du partenariat avec le CJD dont l’objectif de performance globale qu’il donne aux entreprises n’est pas éloigné de l’entrepreneuriat social ?

Précisément, nous souhaitons travailler avec ces jeunes générations de dirigeants, avec qui nous partageons des valeurs communes, pour porter le « virus » du changement au sein de l’économie. Nous attendons de ce partenariat une fertilisation croisée, les membres du CJD mettant encore plus de social dans leur soupe et Ashoka et ses entrepreneurs sociaux plus de business, pour faire émerger les nouvelles formes économiques auxquelles nos deux mouvements aspirent.

Propos recueillis par Bruno Tilliette
Le 7-06-2011
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