Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Avion de papier

Mercredi 29 juin

Je vis depuis quelques mois dans un petit village d’Île-de-France au milieu des champs. Même si c’est un peu plus long pour rejoindre mon entreprise chaque matin, je suis content d’avoir fait ce choix. Chaque soir, c’est le même plaisir de laisser derrière moi les banlieues et les zones commerciales et de faire attention aux lapins qui traversent la route pour retrouver le calme d’une maison campagnarde, avec ses fleurs et son petit jardin.

Tout serait donc pour le mieux, donc, dans ce tableau champêtre idyllique si je n’avais trouvé, ce matin, dans ma boîte à lettres, un tract au titre dévastateur : « Non aux couloirs aériens ! ». Il est question, depuis plusieurs années de créer un nouveau couloir aérien au-dessus de la zone où j’habite. Mais, après déjà moult protestations, ce projet semblait être abandonné sur la foi d’un argument fort : ladite zone fait partie d’un parc naturel régional.

Voici pourtant que le projet ressurgit et qu’il semble même acté par les autorités compétentes, la DGAC (Direction générale de l’aviation civile), sans concertation avec les responsables locaux, dit le tract.

Le bruit et la fureur

Scandale ! Mon premier réflexe est évidemment de signer la pétition pour m’éviter cette nuisance. Je n’ai pas quitté le bruit de la grande ville pour subir celui du passage des avions toutes les 90 secondes en heure de pointe. D’autant que cette décision unilatérale prétend découler du Grenelle de l’environnement : elle aurait justement été prise pour réduire les nuisances sonores. De qui ? On ne sait pas trop. Les pistes de l’aéroport étant orientées est-ouest (selon les vents dominants), l’arrivée par le sud, que prévoit ce nouveau couloir, va obliger les avions à faire un détour (augmentation du temps de vol et du kérosène consommé) et à survoler plus de communes qu’auparavant dans une banlieue très dense aux abords de l’aéroport. Cela va donc plutôt rajouter du vacarme au-dessus de nouvelles têtes sans en supprimer sur les anciennes. Le Grenelle de l’environnement à bon dos ! Une explication technique m’échappe-t-elle ? La DGAC, sans doute consciente de représenter « l’intérêt général » (en réalité celui des compagnies aériennes), ne prend pas la peine de la donner. Et sa décision est prise contre un avis défavorable de l’Acnusa (Autorité de contrôle des nuisances sonores aéroportuaires [je ne savais pas que ça existait]). Je ne vais pas me laisser faire, nom de nom ! Je ne suis pas citoyen à me laisser casser les oreilles…

L’émotion et la raison

Et puis, chez moi, après la réaction émotionnelle, vient très rapidement le recul de la raison. Je me pose des questions, je pratique le doute cartésien. Peut-être ce détournement de couloir au-dessus d’une région moins peuplée va-t-il statistiquement soulager un plus grand nombre d’habitants qu’auparavant. Soyons honnête, je suis quand même à 60 km des pistes. Même si je vais les entendre perturber les chants d’oiseaux, les avions ne vont pas passer en rase-mottes au-dessus de mon toit. Ne suis-je pas un peu égoïste, victime du syndrome NIMBY, Not in my back yard, pas dans ma cour ?

Je prends l’avion assez régulièrement – pour mes affaires comme pour mes loisirs – et je voudrais ne bénéficier que des avantages sans en supporter aucun désagrément ? N’y a-t-il pas là une attitude un peu irresponsable ?

De même, je me suis réjoui récemment, en bon franchouillard, des succès d’Airbus qui a damé le pion à Boeing, lors du dernier Salon du Bourget. Mais si notre avionneur européen vend des avions, c’est pour qu’ils volent et parce que le trafic aérien ne cesse d’augmenter. Et tous ces gens de plus en plus nombreux qui passent dans les aéroports vont acheter dans les boutiques duty-free ou dans les avions des produits pour lesquels mon entreprise Pakéo fabrique des flacons, des bouteilles, des emballages de toutes nature. Ce qui me dérange chez moi, m’est utile pour me déplacer et fait tourner mon business – ce qui m’a donc permis de m’acheter cette maison à la campagne où je voudrais vivre tranquille… Compliqué !

La pétition ou l’avion

« Des deux côtés, le mal est infini » dirait notre bon vieux Cid scolaire qui s’y connaissait en dilemme cornélien. Par ces avions mon ciel est offensé et l’offenseur celui-là même qui m’a offert mon ciel. Nous sommes de plus en plus souvent en proie à ces contradictions rationnelles, à ces apories, comme on dit en philosophie, bien difficiles à résoudre. Car si je reconnais qu’il faut bien que les aéronefs que j’utilise atterrissent et décollent de quelque part, je n’ai quand même pas envie que ce soit au-dessus de ma tête. Et je n’ai pas envie non plus qu’ils soient trop loin d’où j’habite. Les délocaliser là où ils ne gêneraient personne, dans des endroits inhabités, c’est les rendre inutiles.

Nous voulons qu’on nous débarrasse de nos ordures, mais qu’on les stocke ou les brûle ailleurs. Nous souhaitons le développement des énergies renouvelables, mais n’aimons pas que des éoliennes nous gâchent le paysage. Nous prônons les transports collectifs, mais nous prenons notre voiture, parce que c’est quand même plus pratique. Nous dénonçons le déficit de la sécurité sociale, mais nous abusons des médicaments. Nous en appelons à la responsabilité (des autres), mais nous nous comportons souvent de manière irresponsable.

Faut-il que je signe cette pétition ou que j’en fasse un avion de papier ?

Claude-Jean Desvignes
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