Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Immigration : un problème aujourd’hui, une solution demain

André Teissier du Cros
Avec le printemps arabe, source d’espoir démocratique, paradoxalement l’immigration est revenue à « la une » de l’actualité en France. La thèse du contrôle a gagné du terrain dans la sphère politique. Fondateur du Comité Bastille, consultant international en stratégie industrielle, André Teissier du Cros prend le contrepied de cette tentation au repli : l’immigration constitue une solution pour l’économie française si tant est que l’État prenne les moyens d’assurer l’intégration des immigrés par le respect total des lois de la République.

jeune-dirigeant.fr : L'arrêt ou tout du moins le contrôle de l'immigration est souvent présenté par les esprits conservateurs comme la réponse au chômage endémique qui frappe les économies des pays développés…

André Teissier du Cros : C’est une très grande et très ancienne erreur. Si on arrêtait l’immigration, dans le meilleur des cas on parviendrait à maintenir le niveau du chômage et dans la réalité on l’aggraverait. Je prends l’exemple de la commune dans laquelle je vis, Saint-Hippolyte-du-Fort, Gard, qui compte 3600 habitants : 20 % de la population est d’origine marocaine. Ils travaillent surtout comme maçons ou ouvriers agricoles. S’ils n’étaient pas là, qui occuperait ces emplois ? Franchement, je ne vois pas des Français de niveau bac ou bac + 2 au chômage se reconvertir comme ouvriers qualifiés pour tenir ces postes. Dire que freiner ou stopper l’immigration résoudrait le problème du chômage, c’est une illusion complète, c’est la politique du « yaka » ; ou alors c’est possible… mais dans un régime autoritaire, comme celui que semble prôner le Front National : sortie de l’Euro, de l’Union Européenne, protectionnisme, préférence nationale… On revient au régime de Vichy !

Un million d'emplois ne trouvent pas preneurs en France, et pas seulement dans des postes à faible qualification. Faciliter l’immigration permettrait donc d’apporter des compétences qui contribueraient à l'enrichissement du pays ?

Je réponds par un oui enthousiaste ! C’est la bonne attitude à avoir. Il manque de plus en plus de médecins dans les campagnes, d'aides soignantes, de personnels de services à la personne. Beaucoup de nos entreprises se plaignent de ne plus trouver d’ingénieurs d’études ! Les immigrants sont comme les bébés : un problème dans l’immédiat, mais une solution pour l’avenir. Plus globalement, en Europe occidentale, le vieillissement des populations et la baisse de la natalité entraînent une réduction de la population active, qui supporte des charges fiscales et sociales croissantes. Pour mettre fin à cette spirale négative, génératrice de déficits commercial, fiscal, budgétaire, social - il faut à la fois une bonne natalité et une bonne immigration.

Comment expliquez-vous que cette idée de ralentir l’immigration trouve un écho favorable en France?

C’est facilement compréhensible. Le Front National a pris ce sujet comme cheval de bataille et la majorité présidentielle est entrée dans son jeu. Le ministre de l’Intérieur, Claude Guéant, vient ainsi d’affirmer qu’il fallait limiter l’immigration légale.

Les dirigeants politiques n’ont-ils pas leur part de responsabilité en refusant d’aborder « à froid » cette problématique de l’immigration et notamment la question de l’intégration des immigrés dans la société française ?

Incontestablement. Trop souvent les politiques se sont montrés laxistes et ont démissionné devant le respect du droit en refusant de faire appliquer les lois de la République. La question n’est pourtant pas si grave. Les dérives actuelles ne proviennent que d’une petite minorité d’immigrés, essentiellement des enfants de familles ayant immigré en France depuis longtemps et qui ont raté leur scolarisation et n’ont aucun sentiment d’appartenance, ni à la culture d’origine de leurs parents ni à celle de leur pays actuel, la France.

La France a toujours été une terre d'immigration. Ce phénomène de l'immigration est-il plus marqué, objectivement parlant, à l'heure de la mondialisation qu'à l'époque de l'industrialisation au XIXe siècle?

Nullement. Bien sûr les images des immigrés tunisiens débarquant dans des barcasses de fortune à Lampedusa frappent les esprits. Mais le fait est là : il n’y a pas d’afflux massif d’immigrés. Le niveau de l’immigration en France est stable depuis une dizaine d’années même s’il est relativement important, atteignant 8 % de la population. Une spécialiste de ces questions, Claire Rodier, aime ainsi à rappeler que les grandes invasions annoncées en Europe occidentale – notamment après l’éclatement du bloc communiste de l’Europe de l’Est - n’ont jamais eu lieu.

La France serait-elle plus « affectée » que ses voisins européens par l'immigration, à cause de son pouvoir d'attraction ?

Effectivement la France est, peut-on dire, « victime » de son attractivité. Elle figure parmi les pays européens les plus concernés par l’immigration avec l’Allemagne et le Royaume-Uni. Pour les populations d’origine musulmane, la France et l’Allemagne totalisent ainsi 40 à 45 % du total de l’immigration légale comptabilisée dans l’Union Européenne.

La France mène-t-elle une politique active d'intégration qui permettrait d'apporter une réponse étudiée à cette problématique de l'immigration ?

Les immigrations se sont toujours mal passées. C’est une constante de l’histoire. Il n’y a pas d’émigration heureuse. Qui pourrait penser que l’on émigre par plaisir ? Que doit faire un pays d’accueil ? Quand il met en place une politique proactive, l’immigration augmente. Il faut parvenir à un système qui s’autoéquilibre, ni trop attractif ni trop dissuasif. Le juste équilibre est partout diabolique à atteindre. Mais il est un principe sur lequel on ne peut transiger, celui du droit du sol. C’est une des pierres maîtresses de notre édifice républicain, celle-là même que le Front National veut démolir.

Pourrait-on parvenir à dégager un consensus en France sur cette problématique de l'immigration en réunissant des États généraux regroupant les forces vives de la nation ?

Personnellement, je n’aime pas cette idée des États généraux, évocatrice de révolution. Mais il est possible de parvenir à un consensus sur une idée centrale : soyons républicains à 100 %. Donc mettons fin aux dérives actuelles dans l’application, ou plutôt la non-application des lois. En France, nous avons favorisé l’intégration dans le respect des principes républicains, notamment la laïcité. Il faut poursuivre dans cette voie, et refuser l’assimilation forcée comme la communautarisation.


Le Comité Bastille

Association fondée en 2005 et présidée par André Teissier du Cros, le Comité Bastille (218 participants) estime que les Français sont « les moins mal placés pour dominer la crise mondiale ». Encore faut-il faire tomber « la Bastille » de l’Impôt sur le Revenu et le remplacer par des taxes sur l’actif net et de citoyenneté. Cette refonte du code fiscal et la réforme de la politique démographique et industrielle constituent les bases du projet de société que le Comité Bastille présente dans le livre «La France, le Bébé et l'Eau du Bain » (L’Harmattan). Le comité Bastille apporte sa contribution au Think Tank CJ’Dées du Centre des Jeunes Dirigeants qui finalise actuellement son rapport de propositions et réformes, devant être publié en septembre 2011.

Cet article est également paru dans le numéro 94 du magazine trimestriel Jeune Dirigeant.

propos recueillis par Jean-Louis Lemarchand
Le 2-08-2011
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