Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Florent Lhotte : la terre dans les gènes

Florent Lhotte
Convaincu de n’être que le dépositaire passager d’une entreprise forgée avec abnégation par ses ancêtres, Florent Lhotte s’est donné pour mission de la préserver et l’agrandir, mais aussi de l’ouvrir davantage sur les autres et le monde…

« La différence essentielle entre une entreprise classique et une exploitation agricole est, je crois, cet attachement fusionnel du dirigeant à son outil de production. Bien souvent, nous héritons notre exploitation de nos parents ; c’est le travail de toute leur vie, et de bien d’autres encore avant eux. Le “Lhotte” le plus ancien jusqu’auquel nous soyons remontés était “laboureur” au XVII° siècle. Dans la région ! »

Florent sait de quoi il parle. Avant de « revenir » à la terre, son diplôme d’école supérieure d’agronomie en poche, il fait un tour par la banque : chargé d’affaires agricoles (« une expérience précieuse !»). Il aime son job et tient trois ans, mais après avoir épousé Anne, professeur des écoles et fille d’agriculteurs, au moment d’avoir des enfants, la gamberge s’empare de lui et il finit par aller trouver ses parents qui, sans le dire, n’attendaient que cela.

Son père ayant justement décidé de s’engager dans une retraite progressive, Florent gère depuis une partie de l’exploitation : céréales et betteraves sucrières. « Une production rémunératrice mais assez complexe, qui réclame d’entrer dans la technicité pour être maîtrisée. Moi, ça me passionne ! ».

Au four et au moulin

Mais la vie d’un chef d’exploitation agricole en 2011, ça ressemble à quoi ? « Il faut porter toutes les casquettes. Traçabilité oblige, l’administratif est lourd, mais la gestion est bien pire. Nos flux de trésorerie se limitent à la vente des récoltes sur trois mois de l’année. A partir desquels il faut penser à tout le reste. Aux fermages, bien sûr (on ne possède pas toutes ses terres !), aux mille dépenses et aux investissements de plusieurs centaines de milliers d’euros en matériel. Notre personnel est généralement peu qualifié ; on en aurait besoin 15 h par jour à certaines périodes et pas du tout à d’autres. Alors, pendant certaines périodes de l’année, on court tout le temps, on se lève à 4h du matin... L’intérim ? Inutile d’y songer, le temps de former un gars, on est passé à autre chose. Et puis, il y a la commercialisation, les marchés en dents de scie, le blé qui flambe et le blé qui chute, les quotas, les nouvelles réglementations… Avec le fait d’être en partie redevable des subventions européennes, c’est vraiment ça, le plus frustrant : ne pas pouvoir planifier à long terme… »

Et ce bonheur, alors, dont on nous répète qu’il est dans le pré ? « Il y est. Venant de la banque, j’apprécie encore plus de pouvoir prendre mes décisions, seul ! Et puis, en dépit du stress, ce n’est jamais la routine : à chaque jour sa tâche. Sans parler de la qualité de vie et, bien sûr, de ce fameux sillon qu’on regarde en se disant que son arrière-grand-père l’a tracé cinquante ans auparavant et qu’un jour, qui sait, nos propres enfants… Mon aînée n’a que trois ans, mais déjà, j’y pense, à cette transmission ! C’est une motivation supplémentaire : cette terre dont je suis redevable à d’autres, ma mission est d’encore l’améliorer ».

S’ouvrir au monde

Rien ne change, alors, dans nos campagnes ? Florent reconnaît volontiers que les agriculteurs ont longtemps vécu renfermés, secrets, envieux parfois les uns des autres. « Il faut évoluer, s’ouvrir, être intelligent ». Alors, il va trouver le voisin et mutualise avec lui ces machines qui coûtent une fortune alors qu’elles ne servent que quelques jours par an. Mais comment faire puisque tout le monde en a besoin en même temps ? « Pas si on réfléchit un peu ; pas si on plante des variétés de blés plus ou moins rapides en alternant l’utilisation de la moissonneuse pour partager les risques » (de ruine soudaine de la récolte par mauvais temps). Même chose pour la main-d’œuvre : « En nous unissant et en réfléchissant à une solution de partage équitable, nous avons économisé un salaire chacun ».

Et quid de l’agriculture intensive ? « Ici, dans notre type de production, pour faire vivre une famille, il faut une surface supérieure à 100 ha ; pas moins. Alors, oui, on fait de l’agriculture intensive, mais raisonnée, c’est l’apport majeur de notre génération». Pourquoi en effet appliquer trois traitements fongicides comme la stipule la théorie si l’année est sèche, sans champignon ? Encore faut-il pour cela avoir gardé le contact avec le terrain, savoir lire la terre. « C’est la première chose que les parents m’aient dite quand je me suis décidé à revenir : va, regarde, sens !... »

La première chose que fait Florent chaque fois qu’il a été tenu éloigné de chez lui pour une raison ou une autre : se précipiter dans les champs voir « où ça en est ». La pousse, le cycle de ces saisons au contact desquelles il a la chance de vivre. Car si l’agriculteur qu’il est ne voit pas le jour au printemps et de mi-juillet à mi-novembre, ensuite, jusqu’en février, il a un peu plus de temps. « pour me former, les techniques évoluent si vite, pour planifier ce qui peut l’être et même l’impossible : comment par exemple allons-nous réduire de 50 % l’utilisation des pesticides d’ici 2018 comme le demande Bruxelles sans avoir recours aux OGM interdits ?!... »

Il souffle aussi, va à la chasse. A quoi rêve-t-il alors, en arpentant ces paysages qui lui sont si chers ? Est-ce qu’il y pense (encore) ?… « Forcément. Mais attention, je les préviendrai : les enfants, d’abord, vous ne nous êtes redevables de rien. Ensuite, réfléchissez bien, car si certaines années sont bonnes, d’autres sont vraiment très dures et… »

Génétique, vous dit-on.


La Ferme de la Briquetterie

Ancrée à Ribemont, dans l’Aisne, cette entreprise familiale de 460 ha produit 2400 tonnes de blé par an (45 % du CA d’un million d’euros environ), 15.000 t. de betteraves sucrières (40 %), 10 % d’oléoprotéagineux (colza et fèveroles) et 300 t. de fruits (pommes et poires, 5%). Elle emploie 3 salariés permanents et 5 saisonniers pour la cueillette.


Cet article est également paru dans le numéro 94 du magazine trimestriel Jeune Dirigeant.

Jérôme Bourgine
Le 16-08-2011
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