Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


6 % de travailleurs handicapés ? Pas si simple !

En 2005, la loi Handicap renforçait les incitations et les sanctions pour les employeurs. Six ans après, les entreprises ont-elles franchi le seuil de 6 % de travailleurs handicapés au sein de leurs effectifs ? Pas si simple : même avec la meilleure volonté du monde, certaines peinent à recruter.

En mars 2011, l'AGEFIPH (Association de gestion du fonds pour l'insertion des personnes handicapées) lançait une campagne de communication TV, presse et internet, sur le thème : « Nous sommes 630 000 personnes handicapées dans les entreprises, et c'est normal ». Si l'on comprend l'intention de ce slogan, on peut aussi voir une forme de maladresse dans la satisfaction qu'il exprime: 630 000 handicapés en situation d'emploi —  soit un taux de chômage de 19 % parmi les actifs handicapés —, est-ce vraiment normal ? La « normalité » n'exigerait-elle pas davantage d'embauches?

Car on est encore loin de l'idéal. La loi de 2005, qui tient à la fois de la carotte et du bâton, est là pour le rappeler. Ce texte renforce celui de 1987, qui obligeait les entreprises de plus de 20 salariés à avoir 6 % de travailleurs handicapés dans leur effectif. Son entrée en vigueur a alourdi les sanctions financières : la contribution versée à l'AGEFIPH peut désormais atteindre 600 fois le SMIC horaire... et pour les plus réfractaires, jusqu'à 1 500 fois. En parallèle, le volet incitatif de la loi déploie un éventail d'aides en direction des travailleurs handicapés et de leurs employeurs : prime à l’insertion, subventions, contrats de professionnalisation et d’apprentissage, aides à l'emploi, au tutorat,à l'aménagement de poste,à la formation... Un arsenal suffisant ? La réponse varie selon les cas de figure.

Des reconnaissances « comme des petits pains »

Professionnel de santé au sein d'une MDPH (Maison départementale des personnes handicapées), François [son prénom a été modifié] relève que, dans certaines PME, la loi a activé le système D. « Prenez une petite entreprise qui a grossi au fil des ans, jusqu'au seuil de 20 salariés. Faut-il que le dirigeant licencie un de ses collaborateurs et le remplace par un travailleur handicapé, pour se mettre en conformité ? Bien sûr, il peut aussi embaucher une personne surnuméraire. Mais avec quel argent? L'AGEFIPH propose des aides, pas la prise en charge des salaires. »

Résultat, « certaines entreprises ont cherché lequel de leurs employés pouvait monter un dossier RQTH (Reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé)... » Non seulement les MDPH ont été submergées par les dossiers de demandes, mais cet afflux a eu lieu dans un contexte où il était devenu « quasi impossible de refuser », déplore-t-il. « La forte représentation des associations dans les instances de décision fait qu'on distribue les avis favorables comme des petits pains. En commission, je dois batailler bec et ongles, lorsqu'il faut faire admettre qu'une personne n'est pas handicapée au sens de la loi de 2005. Dans certains départements, le taux de décisions favorables atteint 98 % ! »

Dans les PME, des situations contrastées

Dans les PME de 200 à 250 salariés, l'application de la loi est « largement surmontable », témoigne Annick Lefèbvre, DRH d'Isidore Restauration. Cette société rouennaise de restauration collective n'a jamais envisagé l'embauche de travailleurs handicapés comme une contrainte : « le taux ne comptabilise pas seulement nos salariés handicapés : entrent aussi dans le calcul le recours à la sous-traitance et les stages. Dans ces conditions, satisfaire aux obligations de la loi, ce n'est qu'une question de volonté. Nous avons toujours été très au-dessus des 6 %.»

Pourtant, du côté de Sylvain Breuzard, PDG de Norsys — et ancien président du CJD —, la donne est différente : dans sa SSII de 230 salariés, recruter des travailleurs handicapés formés à l'ingénierie informatique relève de la mission impossible. Une situation rageante, dans une société où l'engagement sociétal et la chasse aux discriminations font partie du quotidien. « Nos emplois exigent une qualification entre BAC+3 et BAC+5 », explique-t-il. « Nous sommes déjà dans une situation de pénurie de compétences parmi les travailleurs valides. Or, en France, seulement 5 % des personnes handicapées accèdent aux études supérieures. Avec la meilleure volonté du monde, nous n'arrivions pas à embaucher. »

Chez Norsys une formation spécifique

Plutôt que de déplorer sans rien faire les insuffisances du système éducatif, Sylvain Breuzard a donc retroussé ses manches... et créé une formation diplômante spécifique, en partenariat avec le Groupement d'employeurs pour l'insertion et la qualification (GEIQ) Emploi et Handicap. Pendant que ce dernier prenait en charge le recrutement, le groupe Norsys trouvait les financements, créait les programmes de formation, recrutait les formateurs... Et, en 2010, l'aventure commençait : quinze handicapés d'une vingtaine d'années intégraient une formation de six mois, en alternance école-entreprise. À la fin de cette première étape, leur parcours se prolongeait sous la forme d'un contrat de professionnalisation. « L'un de ces jeunes est en train de terminer sa formation chez Norsys. Les autres le font au sein d'entreprises de notre secteur d'activités qui s'étaient engagées lorsque nous avons lancé le projet. » En d'autres termes, des concurrents ! « Il faut reconnaître qu'ils se sont frotté les mains, quand nous leur avons offert le moyen de payer moins de contributions AGEFIPH », sourit Sylvain Breuzard. Mais peu importent les cadeaux faits à la concurrence : « l'essentiel, c'est d'être promoteur d'idées. » Et de mettre en pratique son credo : « l'entreprise d'aujourd'hui doit s'envisager comme une fabrique de compétences. »Au passage, l'expérience — qui sera renouvelée cette année avec le double de participants — souligne une évidence qu'il n'est jamais inutile de rappeler : les travailleurs handicapés sont aussi un potentiel vivier de compétences.



Arno Maneuvrier
Le 16-08-2011
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