Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Machinations

Voici que se terminent mes vacances passées dans la région de Faugères, charmant village posé sur les derniers contreforts du Massif Central, dans la continuité des Cévennes, et connu pour son vin puissant élevé dans les schistes. Vacances paisibles et contemplatives au milieu de superbes paysages qui restent verts malgré le soleil du sud. Loin des bruits du monde, le nez plein des odeurs de garrigue.

Mais un chef d’entreprise ne peut pas totalement décrocher, semble-t-il, et, puisqu’internet arrive aussi dans ces endroits reculés, je jette quand même un œil quotidien sur l’actualité. En particulier sur les « réalités » économiques, qui, même dans le désœuvrement généralisé du mois d’août, peuvent avoir un impact sur mon entreprise. Conscience professionnelle ou manie obsessionnelle ?

Je n’ai donc pas échappé à la traque de Kadhafi et aux retournements de l’affaire DSK, constatant au passage que les médias donnaient une importance égale à une tragique guerre civile et à une sordide histoire de cul. Le troisième feuilleton de l’été, qui aurait dû me concerner plus directement, a été celui des tribulations du CAC 40. Une nouvelle fois, la Bourse perd 25 % de sa valeur en quelques jours, c’est un mini-krach, les marchés s’inquiètent, ils paniquent. Qu’est-ce qui a déclenché cette inquiétude, cet affolement ? On ne sait pas bien. Des rumeurs sur les dettes souveraines, sur la fragilité des banques, rien de bien nouveau par rapport à ce qu’on savait déjà.

Frileux algorithmes

Je devrais moi aussi m’affoler : cette baisse peut avoir des conséquences graves su mes prochaines commandes. Mais je reste zen, indifférent. Au fond, je m’en fous. Est-ce l’effet de distance qu’apporte la vacance ? Est-ce la sérénité des lieux qui m’entourent ? La fraîcheur de l’eau où je me baigne ? Ou de celle que je mets dans mon pastis ? Cette frénésie boursière, cette excitation des marchés me semble dérisoire, ridicule, irréelle. La répétition incessante de ces hoquets des cours, de ces baisses fulgurantes suivies de remontées inexorables, de ces jeux de yoyo incompréhensibles, c’est comme l’enfant qui crie trop souvent au loup : on finit par ne plus y croire.

Et le sentiment d’irréalité s’accroît quand on apprend que cette chute aoûtienne est en grande partie due à des machines. Car les traders sont eux aussi en vacances dans de lointains paradis tropicaux (et fiscaux) à dépenser les sommes faramineuses qu’ils ont continué de gagner cet hiver grâce à la crise, malgré les régulations promises. Ils sont remplacés, à la table des marchés, par des ordinateurs programmés assez bêtement pour vendre quand ça baisse et acheter quand ça monte (les mathématiciens géniaux qui ont pensé les calculs font croire que c’est beaucoup plus subtil, mais le résultat est là : les machines se comportent de manière aussi pavlovienne que les traders, elles s’affolent au moindre signe de baisse et provoquent une réaction en chaîne).

Le président français et la chancelière allemande ont dû, eux, interrompre leurs vacances pour tenter de rassurer les marchés, donc, en l’occurrence, essentiellement des machines, dont on découvre, les pauvres, qu’elles peuvent aussi être en proie à l’inquiétude. Oui, qui nous dira la peur que ressent un algorithme dans la solitude d’une salle de marché en proie à la canicule, quand il comprend que les cigales grecques sont incapables de rembourser leurs dettes, que les fourmis allemandes ne veulent pas payer pour tout le monde et que l’andouillette américaine a perdu son triple A. Il y a de quoi paniquer et en appeler à maman Merkel et papa Sarko pour se faire cajoler par des paroles lénifiantes : « T’en fais pas mon petit Algo, on va te les acheter les actions dont tu ne veux plus, on va faire payer le contribuable et on va tous se serrer la ceinture pour que tu n’aies plus peur de manquer de liquidités… »

Idiote logique

Voilà où nous en sommes : au service de machines - ou de traders (ils fonctionnent à peu près de la même façon abstraite que leurs ordinateurs) – programmées pour gagner un maximum d’argent, sans états d’âme sur le fond, mais très « sensibles » à tout ce qui les empêche d’atteindre leur but. Monstres froids et paranoïaques, comme tout bon dictateur, à qui on est contraint d’obéir si on ne veut pas périr.

Le plus absurde, c’est que ces créatures machinales se retournent aujourd’hui contre leurs créateurs : les banques. Les orditraders n’ont plus confiance dans les établissements qui les nourrissent (grassement). Malgré les milliards de bénéfices qu’ils ont eux-mêmes aidé à générer pour leurs banques, ils craignent qu’elles ne soient affaiblies par les sommes qu’elles ont engagées dans les pays en quasi-faillite, bien que ces pertes potentielles ne feraient qu’écorner lesdits bénéfices. Alors, ils vendent aussi les actions de leur propre banque (ou de la banque voisine, ce qui, par réciprocité, revient au même) accélérant le marasme qu’ils redoutent. Tout cela correspond à la logique de leur programmation, mais c’est parfaitement idiot.

Cette « machination », que personne ne contrôle plus vraiment, a-t-elle encore un sens ? Mérite-t-elle qu’on y prête vraiment attention et qu’on s’émeuve de ses délires ? 1 000 points de plus ou de moins pour le CAC 40, qu’est-ce que ça change, réellement, concrètement dans ma vie ? Un peu d’argent en moins, sans doute ? Mais quelle importance, pourvu que je puisse continuer à profiter de la beauté des paysages qui m’entourent ? Oublions la Bourse, pour retrouver la vie.

Claude-Jean Desvignes
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