Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Ma Chine outil

J’ai acheté, hier, dans une de ces grandes surfaces de bricolage qui s’appellent toutes brico-quelque-chose, une perceuse-visseuse sans fil et une scie sauteuse à 8 euros chacune, oui, 8 euros, le prix de deux biftecks, à peine celui d’une place de cinéma, trois fois moins cher que celui des lames complémentaires pour la scie.

Je me suis senti coupable en les acquérant. C’était évidemment des produits chinois. J’espérais vaguement que ce fût de la camelote, que ça ne marche pas, que ça me reste dans les mains au premier tour de vis, au premier trait de scie. Mais, non, les deux outils fonctionnent parfaitement. Aussi bien que les précédents, de marque réputée « noble », genre Bosch ou Black et Decker, pour lesquels j’avais dû dépenser, il y a 4 ou 5 ans, une centaine d’euros chacun et qui ont fini par rendre l’âme. Bilan : un coût de 20 euros par an. Même si mes nouveaux outils ne tenaient qu’un an, ce serait encore deux fois moins cher.

Culpabilité

C’est d’ailleurs l’excuse que je me suis donnée : je ne suis pas un fanatique du bricolage, je vais m’en servir une ou deux fois par mois, ce n’est pas la peine d’investir dans du matériel professionnel.

Mais pourquoi cette sourde culpabilité, ce besoin de se trouver des excuses ? Parce que je n’avais pas « acheté français » selon un slogan du parti communiste des années 1970 ? Y a-t-il encore des fabricants français de ce genre d’outils ? Peugeot, peut-être, mais qui n’était pas référencé dans mon brico-machin. J’aurais pu au moins acheter européen. Est-il préférable de favoriser la balance commerciale allemande plutôt que la chinoise ? Et qui me dit que le matériel allemand, vendu 10 ou 15 fois plus cher, n’est pas lui-même assemblé en Chine ? Le mien, d’ailleurs était vendu sous le nom d’une marque espagnole. J’ai donc apparemment acheté européen. C’est moi, vu le prix, qui suppose qu’il a été fabriqué en Chine, ou peut-être au Viêt-Nam qui fait du dumping par rapport à son grand voisin chez qui les salaires ne cessent de grimper. Ce n’était écrit nulle part.

Syllogisme

Pas cher = chinois. Produits chinois = concurrence déloyale. Acheter chinois = être un mauvais citoyen. Voilà le syllogisme dominant auquel nous nous référons désormais, plus ou moins consciemment. Du moins quand nous prétendons avoir une conscience civique et économique plus développée que la moyenne. Car nombre de nos concitoyens ne s’embarrassent pas de ces considérations. Ils achètent en masse les produits les moins chers, sans se préoccuper de leur origine, parce que leur pouvoir d’achat ne cesse de stagner, voire de baisser, parce qu’ils sont au chômage ou occupent des emplois fragiles, parce qu’ils n’ont tout simplement pas les moyens d’acheter plus cher, sauf à consommer moins.

Bien sûr, diront les savants économistes et les écologistes protectionnistes, ils ne s’aperçoivent pas qu’en agissant ainsi, ils s’appauvrissent eux-mêmes. Ils accélèrent les turbulences de la spirale infernale où ils sont aspirés : creusement du déficit et de la dette, désindustrialisation, pertes d’emplois… Leur poing gauche qui se lève pour réclamer des revenus décents ignore que leur main droite, avide de low cost asiatique, vide les caisses des entreprises françaises censées les distribuer ces salaires.

Schizophrénie

Qui pourrait leur reprocher cette schizophrénie qui leur permet aujourd’hui de conserver à peu près le même niveau de vie apparent, si le niveau de vie se mesure à l’abondance des objets dont on dispose ? Surtout pas moi qui ai acquis à bas prix des outils que j’aurais pu acheter 10 fois plus cher sans vraiment grever mon budget. Et comment demander à chacun de faire le lien entre leur microéconomie quotidienne – la gestion de leur maigre porte-monnaie – et les conséquences que cela peut avoir sur les grandes tendances macroéconomiques ? Que comprennent eux-mêmes les experts de ces liens, qui, les uns, nous disent que la mondialisation nous apporte plus de bienfaits que de souffrances, et, les autres, le contraire ? Qui comprend vraiment quelque chose à ce gigantesque brassage économique dont nous sommes en réalité incapables de décrire précisément les mouvements browniens ? Nous n’en saisissons que des fragments que l’on peut interpréter aussi bien négativement que positivement, selon le point de vue où l’on se place. Pourquoi, alors, se sentir coupable ?

Acheter chinois est-il une bonne chose dont nous finirons tous par tirer profit ou une catastrophe qui mènera l’Europe à sa perte ? Dès lors que nous ne savons pas répondre à cette alternative indécidable, au nom de quoi serait-il plus moral, plus responsable d’acheter français ? Pourquoi ne pas m’en tenir à mes intérêts égoïstes et immédiats, non pas parce que, comme le croyait Adam Smith, l’inventeur du libéralisme, l’équilibre des intérêts particuliers conduit nécessairement à l’intérêt général, mais tout simplement parce que je ne suis pas capable d’en prévoir les conséquences réelles, bonnes, mauvaises ou neutres ? Qui suis-je pour prétendre que mes actions auront un quelconque effet sur les interactions éminemment complexe de l’économie mondiale ?

Mystère

Il y a juste un truc qui m’épate dans mon histoire de perceuse. Comment font-ils, ces Chinois, pour la sortir à 8 euros en magasin ? Si on compte la marge du vendeur, au moins 3 euros, le transport et la commercialisation, 2 euros minimum, il reste 3 euros, départ usine. Aux normes européennes, ce n’est même pas le prix de la matière première nécessaire, plastique, ferraille, composants électriques, à peine celui auquel moi, je vendrais la boîte d’emballage au fabricant. Comment font-ils, là-bas, dans l’Orient lointain ? Même en payant zéro salaire, même avec des esclaves, ici, nous ne saurions pas faire ma perceuse à ce prix. C’est là le véritable mystère. Quels économistes peuvent me l’expliquer ?

Claude-Jean Desvignes
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