Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Une mauvaise note : Ha ! Ha ! Ha !

Vous n’en avez pas marre, vous aussi, d’entendre parler des agences de notation ? Il y a deux ou trois ans à peine, on ne savait même pas que ça existait. Et aujourd’hui, elles font la une de tous les journaux. Le monde entier semble suspendu aux verdicts de ces Cassandres modernes. Leurs prédictions fonctionnent d’ailleurs exactement comme les prophéties autoréalisatrices de la devineresse grecque qui répand le malheur en voulant le prévenir. A chaque fois que Cassandre prédit une catastrophe aux Troyens, ceux-ci font tout pour la faire advenir en croyant l’éviter.

Poison

Aujourd’hui, c’est à peu près la même chose. Plus nos pays européens - la Grèce la première, qui inventa la prophétesse de malheur - font des efforts de rigueur pour répondre aux admonestations des agences de notation qui menacent de dégrader leur note, plus ils peuvent être certains qu’ils accélèrent eux-mêmes leur dégradation à laquelle ils tentent d’échapper. Car le système est quand même incroyable qui revient à demander à des économies déprimées de s’autodéprimer encore plus et donc d’être encore plus incapables de s’en sortir. Comme si un médecin prescrivait un poison à son patient atteint d’un ulcère à l’estomac et doublait la dose la fois suivante parce qu’il ne guérissait pas. Il est vrai que s’il meurt, il sera définitivement guéri de son mal initial… Ou comme si un prof, puisqu’on est dans le registre du carnet de notes, donnait à ses élèves des exercices de plus en plus difficiles en les corrigeant de plus en plus sévèrement pour leur prouver qu’ils sont nuls et qu’ils ne peuvent être que toujours plus nuls (malheureusement, on a tous connu des profs comme ça…).

Pitié

Et puis, il y a quelque chose, en tant que citoyen, qui me fait honte, ou pitié, je ne sais pas, c’est de voir nos pauvres gouvernements s’accrocher à leur note d’andouillette et venir lécher les bottes des agences de notation qui ne sont rien que des boîtes à fric (plus elles font perdre de l’argent aux autres plus elles en gagnent), dont les méthodes sont douteuses ou incompréhensibles et qui se trompent deux fois sur trois (elles conseillaient d’investir chez Enron ou Lehman Brothers la veille de leur faillite).

« Pitié, laissez-moi mon 20/20, je vais m’améliorer », pleurent-ils lamentablement. Un peu de dignité, que diantre ! Vous représentez une nation face à un bureau (un bourreau ?) financier, vous n’avez pas à vous abaisser de la sorte. Je sais, je n’y comprends rien, si nous ne faisons pas amende honorable, nous emprunterons plus cher et ce sera pire encore… C’est justement ce que je viens d’écrire dans le paragraphe du dessus : des deux côtés le mal est infini ! Et puis je voudrais rappeler que ce sont nos gouvernements qui se sont jetés dans les griffes de ces mauvais profs. Jusque dans les années 1970, les pays empruntaient à taux zéro à leur banque centrale. Ça faisait de l’inflation et de la dévaluation, ce qui est sans doute mauvais pour les rentiers, mais les agences de notation n’avaient aucun pouvoir sur ce système. C’est parce qu’on a décidé de se priver de cette facilité et d’emprunter sur les marchés que nous sommes entre leurs mains inexpertes. On a tout gagné : on n’a plus d’inflation ni de dévaluation, mais une bonne récession. Il n’est pas évident que ce soit préférable.

Poésie

Alors, puisqu’avec ces oiseaux de mauvais augure, quoiqu’on fasse, on est condamné, puisque même l’Allemagne, la soi-disant meilleure élève de la classe européenne se voit elle aussi tancée, et bien, ne faisons rien, continuons comme si de rien n’était, comme si nous n’avions rien entendu de leurs malédictions, regardons ailleurs. Oui, maudite Moody’s et Standard du pauvre, Fitchez-nous la paix ! Votre AAA, on s’en moque et on en rigole, Ha ! Ha ! Ha ! Vous pouvez en rester bouche B, votre pouvoir a CC, nous allons nous débrouiller avec le système D.

C’est au fond ce à quoi nous poussent les sinistres calculs de ces agences elles-mêmes. Au bout d’un moment, l’élève qui a toujours de mauvaises notes décroche, il pense à autre chose,

« et malgré les menaces du maître
Sous les huées des enfants prodiges
Avec des craies de toutes les couleurs
Sur le tableau noir du malheur
Il dessine le visage du bonheur »

comme le cancre de Prévert.

Pari

Puisque tous les pays européens, les uns après les autres, sont « attaqués par les marchés » et que leurs notes s’abaissent irrémédiablement, que se passera-t-il quand tous auront les notes les plus basses ? Que peut-il se passer quand la région économique la plus riche du monde sera mise à terre ? Qu’elle ne pourra même plus emprunter à des taux usuraires ? Les marchés et leurs acolytes « notatoires » se seront, une fois plus, tiré une balle dans le pied dans leur obsession de profit à court terme. Ils essayeront d’aller voir ailleurs, mais les États-Unis ne sont guère vaillants et je ne donne pas cher de la Chine si nous ne lui achetons plus rien.

Mon raisonnement est débile, argumenteront les économistes qui sont eux, les champions de la prédiction du passé. D’accord, soyons raisonnables. Mais parfois, l’idée me vient qu’un peu de folie serait nécessaire pour bousculer un système lui-même devenu fou et pour passer à autre chose. Faisons le pari.

Claude-Jean Desvignes
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