Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Vers une autre rationalité

Frère Samuel
C’est devant un parterre de plus de 200 personnes que s’est déroulé le Grand Débat d’Automne du CJD Vaucluse, le 16 novembre dernier. Une réussite qui doit beaucoup à la richesse des différents partenaires de cette soirée – Université d’Avignon, CGPME, RCF, Réseau Entreprendre PACA, APM, Union Patronale du Vaucluse - mais aussi à celle de deux conférenciers de renom : Frère Samuel, prêtre et philosophe, et Marc Halévy, polytechnicien et prospectiviste. Deux intervenants idoines pour éclairer l’auditoire sur une thématique que la commission de recherche prospective du CJD Vaucluse (dénommée GRANIT) traite depuis deux ans : les limite de la rationalité et la place de l’irrationnel dans notre économie.

Pour Frère Samuel, notre époque est marquée par un triple échec. D’abord celui d’une forme de rationalité qui ne cherche qu’à maîtriser et ne s’intéresse qu’à ce qui peut être maîtrisable. Une fuite en avant qui ne satisfait que notre pouvoir sur les choses et notre bien-être matériel. Ensuite, l’échec des « sciences » économiques : les économistes ne sont pas tous d’accord sur les raisons des crises que nous vivons aujourd’hui « … et c’est normal, car le fondement même de l’économie est basé sur le désir, donc sur quelque chose de fondamentalement irrationnel ». Enfin, l’échec de la rationalité politique. Les politiques, obnubilés par le court terme, c’est-à-dire par l’horizon de leur réélection, semblent incapables d’agir sur le monde, d’être à la hauteur des événements et de résoudre les problèmes auxquels nous sommes confrontés. « Chacun pour soi et le système pour moi ».

Derrière tout cela, c’est une profonde quête de sens qui se fait jour. « En 1968, nous rêvions d’une sagesse venant des sciences humaines. Aujourd’hui, toutes s’avouent vaincues. Le problème, c’est que les sciences décrivent les choses, mais qu’elles ne disent pas ce les choses sont. Il y a une profonde incompétence de la rationalité technoscientifique à dire ce qu’est l’homme ».Pour Frère Samuel, nous sommes face à une alternative. « Ou nous réinstrumentalisons les technologies, ou ces dernières nous instrumentaliseront ».

Intelligence relationnelle

Parmi les solutions, Frère Samuel nous enjoint de renouer avec l’infra-rationnel et plus particulièrement avec la corporéité, ce rapport essentiel au monde physique. Il nous propose également de retrouver le sens de la relation à autrui, relation qui fondamentalement de se maîtrise pas. « Les psychologues vous permettent de comprendre ce qui n’a pas fonctionné dans une relation. Mais ceux-ci s’avèrent incapables de dire comment faire pour que ça marche. Car cela suppose une vraie intelligence relationnelle, une compréhension fine et intuitive des choses ».Pour le prêtre, il est aussi indispensable de développer une intelligence de la fragilité, qu’on a trop vite fait d’assimiler à de la faiblesse. « La fragilité est ce qui ne se maîtrise pas. Elle ne relève pas du contrôle mais de la bonté ». Prendre en compte la fragilité, cela suppose de la bienveillance, l’acceptation de l’interdépendance, mais aussi la vivification de l’espérance. Et de conclure avec une formule qui sonne comme un slogan : « Inventer demain dans la fragilité d’aujourd’hui ».

Bifurcation économique

Marc Halévy reprend les arguments de Frère Samuel quant à l’imprédictibilité des pseudosciences économiques. L’économie semble devenue folle. « Sommes-nous aujourd’hui en pleine déraison, ou bien sommes-nous à l’aube d’une nouvelle forme de rationalité, fondatrice d’une autre économie et donc d’une autre manière de gérer les entreprises ? » Pour Marc Halévy, spécialiste de la question de la complexité, nous sommes au plan économique en pleine bifurcation, c’est-à-dire dans un processus qui change de logique. « La logique de la chenille n’est pas celle du papillon ». Pour le prospectiviste, nous assistons tous les 500 ans environ à des changements profonds dans notre civilisation occidentale. Il semble que nous soyons aujourd’hui à une époque charnière ; nous finissons un cycle et en démarrons un nouveau. « Nous changeons de paradigme. Et l’avenir commence aujourd’hui ».

Jadis évaluée à l’aune de critères comptables et consignée dans un bilan, la richesse est maintenant immatérielle. Dans l’entreprise, ce sont les compétences, les talents, la façon dont on gère les marques, les idées… qui fondent la vraie valeur. « Gérer l’argent, c’est facile. Gérer les talents, c’est plus compliqué ». Un nouveau lieu de richesses, réelles mais intangibles, émerge : Internet. Une toile qui se superpose aux marchés mondialisés, dans lesquels on peine à trouver de nouveaux territoires commerciaux.

Frugalité et simplicité

Hausse de la démographie et du désir de consommer d’un côté, baisse des ressources de l’autre… quel avenir se dessine devant nous ? Pour Marc Halévy, le milieu dans lequel nous vivrons dans le futur devra être empreint de frugalité, cette capacité à privilégier le qualitatif au quantitatif, à faire mieux avec moins. C’est pourquoi la frugalité incite à faire preuve d’astuce ; c’est pourquoi elle appelle les métiers de l’intelligence. L’organisation de cette intelligence se fera en réseau, et non dans un cadre pyramidal, et sur un territoire dont la seule limite, grâce à la révolution numérique, est celle de l’imagination humaine…

Une autre raison, espérée par Frère Samuel et déjà entrevue par Marc Halévy, qui nous permettra d’échapper au « bonheurisme » de la société de consommation pour privilégier des valeurs de simplicité et d’humanité.

Lionel Meneghin
Le 19-12-2011
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