Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Nous sommes victimes de notre sous-culture économique

L’économie cache bien des turpitudes dont la pire n’est pas de se tromper, mais de nous tromper. Elle tend à faire croire qu’elle est bourrée de vertus alors qu’elle n’est que la catin de maquereaux spéculateurs qui ne sont même pas correctement encadrés par des règles qui en limiteraient les effets prédateurs.

Les petits bourgeois investissent en ne rêvant que du grand soir, non celui de la révolution, mais du coup boursier qui les rendra riches tout en jouant la façade de père la vertu les jours de gains et les offusqués du jeu lorsque les périls s’amassent. Comme le souligne John K. Galbraith ; « Si les marchés imposaient vraiment une discipline, les personnes qui travaillent dur ne seraient pas pauvres et les spéculateurs en général ne seraient pas riches »[1].

En 2005, l’épargne mondiale était estimée par le FMI à 11 000 milliards de dollars. Si cette épargne s’était investie dans des projets de développement durable plutôt qu’à servir d’instrument de spéculation, notre destin serait sans doute différent de ce qu’il est actuellement. Entre la sécurité de la croissance à long terme, continue, pour tous, et les promesses d’une richesse rapide pour quelques-uns, nos actionnaires ont choisi la spéculation, belle putain de l’économie dont les charmes sont souvent frelatés et porteurs de pandémies socio‐économiques.

Tragique méprise

Les économistes ne servent qu’à expliquer ce qui s’est passé, oracles qui n’y voient goutte. Psychologues à leurs heures, ils rassurent les politiques qui suivent parfois leurs conseils. Ce qui faisait dire à Clinton, non sans humour, qu’il disposait certes des meilleurs économistes mondiaux, mais qu’aucun ne lui conseillait la même chose. Son problème étant de savoir à qui faire confiance. Je n’y vois que de triviales concessions des économistes aux lois du plus fort, aux pouvoirs en place. Qui les paient le plus souvent. Il suffit pour s’en convaincre de relire l’histoire de l’économie en regard des évolutions des mœurs de chaque époque. Sinon comment expliquer que des militaires, des industriels, des commerçants, des syndicats, des gouvernements se soient mis d’accord pour normaliser leurs échanges économiques, techniques, d’informations, de documents, sans que jamais, au Dieu grand jamais, on les ait vu se mettre d’accord pour limiter les effets, les dérives de la spéculation confondue désormais - tragique méprise‐ avec la libéralisation de l’économie.

Grands prêtres

Les économistes sont trop souvent épargnés par la presse et les politiques. Savants des choses de l’économie, enseignants des mécanismes qui fondent la récession ou la croissance, vigies des dérives des systèmes économiques, les avez-vous vus faire autre chose que nous dire tel les grands prêtres d’autrefois, courbez vous devant l’inéluctable, supportez votre peine, vos souffrances, c’est l’économie qui passe accompagnée de la grande faucheuse qu’elle fréquente, assurément, de plus en plus. La défaite du communisme n’était pas la victoire du capitalisme comme on aura pu le lire ici ou là. Premier vaincu plutôt. Reste à se faire le capitalisme dans ce qu’il a de plus hideux et excessif. Car lui aussi, comme le communisme des origines, était d’abord l’expression d’un rêve.

Pour les uns, l’égalité devant la propriété et les possessions, pour les autres l’égalité dans les chances de s’enrichir. On sait à quoi s’en tenir aujourd’hui. Les pauvres restent pauvres dans tous les régimes. Les sociétés restent sous la coupe de la « déresponsabilité anonyme » ce qui met en péril nos démocraties. Tout s’achète, oui, même un élu. Mais ce sont les peuples qui paient. Des peuples tenus à l’écart de la compréhension même sommaire de la chose économique. Élus, syndicats, pouvoirs publics, patrons, tous alliés objectifs pour garder dans l’ignorance de la chose économique chacun d’entre nous. Trop sérieuse pour être laissé à la portée des petites gens. Cela facilite l’embrigadement, le manque de sens critique, la manipulation journalistique, l’utilisation de grands mots vides de sens que l’on applaudit comme de bons zombies. La pédagogie est euthanasiée. Nous ne sommes plus nourris que de l’outrance des arguments, la manipulation des chiffres, les raccourcis conceptuels et la pauvreté d’arguments mille fois ressassés. Le ridicule ne tue pas. Dommage, on aurait un peu moins de zozos à l’antenne.

Mots fétiches

Les pays qui, comme la France, doivent faire face à une forte contestation de leurs populations envers l’enrichissement lié à la spéculation sur des actifs virtuels sont complètement démunis pour faire venir chez eux les capitaux considérés comme indispensables à leurs développements. En clair, les gains spéculatifs pour une minorité apparaissent plus conséquents que l’investissement traditionnel dans la création de richesses pour tous. Une dérive, un prétexte, qui permettent aux activistes antilibéraux de faire leur malheur et le nôtre. La sous-culture économique des « masses populaires et laborieuses » en fait des proies rêvées pour des contestations irresponsables de tous bords. On agite quelques mots fétiches dont pas le dixième ne comprend le sens, la foule crie et voilà une usine qui part à l’étranger, un marché qui s’ouvre ailleurs, un investisseur qui va placer son argent dans un lieu où il se sent attendu et apprécié. La volatilité des investissements est un facteur de l’économie moderne. Les réseaux ont facilité la circulation des services, des idées, des biens numériques et des transferts financiers : le capital reste plus mobile que le travail. Mais au fond, peut-être n’en voulons-nous pas !? Après tout, comme le raillait Coluche, « le salaire suffira ».

Cet article est publié en collaboration avec place-publique.fr


[1] Cité dans Courrier International, supplément Octobre 2000.

Denis Ettighoffer
Le 30-01-2012
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