Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Changer, c’est possible

Crises financières et alimentaires à répétition, dérèglement climatique, épuisement des sols et du sous-sol, surproduction chronique qui pousse à la surconsommation, dettes publiques insoutenables, bulles immobilières, baisse du pouvoir d’achat, déclassement, concurrence déraisonnable, impuissance des politiques : la liste est longue des dysfonctionnements de nos sociétés. A part quelques irréductibles partisans du « laissez faire laissez aller », nous sommes tous plus ou moins convaincus que « ça ne peut pas continuer comme ça ». En même temps, nous avons l’impression que rien ne change. Mais que faisons-nous nous-mêmes pour que ça change ?

La difficulté est dans le « comment ». Comment assurer la transition entre un modèle économique familier, aussi invivable soit-il devenu, et un autre, a priori plus séduisant, mais qui reste à inventer ? Il n’y a pas d’autre solution, semble-t-il, que de prendre son courage à deux mains et de s’engager sur le chemin de la transformation, pas à pas.

C’est cette démarche progressive qu’ont effectivement entrepris tous les responsables d’entreprises qui ont accepté de témoigner dans le livre Rebond[1] publié en octobre par le CJD. Par hasard, par nécessité, parce qu’ils cherchaient un sens à ce qu’il faisaient, ils ont commencé à changer, à réfléchir autrement à leur métier, à agir en dirigeants responsables, soucieux de mettre en œuvre un développement réellement durable.

Le premier enseignement que l’on peut tirer de ces parcours, racontés dans l’ouvrage à la première personne, c’est celui qui nous a déjà été donné par Sénèque, il y a vingt siècle : « Ce n’est parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, c’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles ». Aujourd’hui, ces entrepreneurs ont osé bousculer les habitudes, souvent contre l’avis de leurs proches, de leurs conseils et des experts en tous genres, et ils ont avancé, tranquillement, habités par la conviction que le respect de l’environnement, la performance globale, « ça pouvait marcher ». Et ceci quels que soient la taille de l’entreprise, de 5 à 5 000 collaborateurs, et le secteur : imprimerie, restauration, banque, conseil aux entreprises, services, revêtement de sols, hôtellerie, cosmétiques, laiterie, pneus, et même chimie.

Chaque progrès est un pas en avant

Après, dès lors que l’on a changé de perspective, les choses s’enchaînent de proche en proche. « Une fois les grandes mesures prises, explique Olivia Gauthier, dont l’hôtel est le premier en France à avoir obtenu l’écolabel européen, c’est sur le terrain et dans les détails que l’on peut progresser. Cela devient un jeu. Une action en amène une autre. Il y a presque toujours moyen de faire les choses différemment, tout en conservant le plaisir, notre leitmotiv, en tant que prestataire de loisirs. » En même temps, ajoute-t-elle, citant l’Abbé Pierre « “il ne faut pas attendre d’être parfait pour commencer à faire des choses bien”. Chaque progrès est un pas en avant et l’expérience montre que le rythme n’est pas linéaire ».

Même sentiment, chez Olivier Clanchin, qui dirige une laiterie de 800 personnes : « Face à chaque problème, je considère qu’il y a une opportunité de progression. Les difficultés à venir deviennent des challenges. » Et finalement, continue Laurent Kahn, à la tête d’une chaîne de restauration rapide qui privilégie les produits naturels : « quand on commence une démarche en faveur du développement durable et qu’on s’y intéresse, on ne peut plus s’arrêter. En plus, c’est bon pour la culture d’entreprise et pour la cohésion. »

Le profit est moins immédiat mais plus pérenne

Ainsi, à la lecture de toutes ces aventures entrepreneuriales, se dessine, en filigrane, une méthode que résume Emmanuel Saulou, dirigeant d’une entreprise de restauration collective « Passer à l’acte demande d’avoir le génie des détails. » Mais c’est ainsi que l’on progresse et surtout que l’on stimule l’innovation.

« Ce n’est pas facile tous les jours, accorde Olivier Guilbaud, qui a repris le laboratoire de cosmétiques et détergents écologiques de ses parents, mais il ne nous viendrait pas à l’idée de remettre en cause notre démarche, car elle est au cœur de la stratégie du Laboratoire Body Nature. Cette stratégie lui réussit plutôt bien puisque l’entreprise connaît une très forte croissance : depuis 2005, son chiffre d’affaires a augmenté de 5 à 20 millions d’euros. »

C’est la deuxième grande leçon de cette plongée au cœur de cette vingtaine d’entreprise qui ont décidé de s’engager dans la voie du durable : elles s’en portent financièrement très bien. Bien sûr, s’amuse David Corgier qui tient un cabinet conseil en ingénierie énergétique, « la réussite de mon entreprise sera sans doute plus lente, mais je l’ai accepté par souci de cohérence ». Le profit est souvent moins immédiat, mais il est plus pérenne. Comme le remarque Stéphane Mammelle, directeur de Michelin Fleet Solution (MFS), un service de location de pneu pour les camions, il faut changer de raisonnement économique : « Le modèle de relation classique, entre un acheteur qui cherche à obtenir des produits les moins chers possibles, et un vendeur qui a intérêt à vendre le plus de produits, n’a plus de raison d’être. Tous les acteurs MFS doivent assimiler que moins ils vendront de pneus, plus ils gagneront d’argent. »

Sentir qu’on sert à quelque chose

Surtout, la rentabilité, nécessaire, n’est plus vécue comme un fin mais comme un moyen. Dominique Goubault, imprimeur, le rappelle avec vigueur : « Certes, le développement durable coûte de l’argent. Économiquement, on est en pleine forme, ce serait vraiment trop bête de ne pas le faire. Intellectuellement, je veux bien perdre un peu d’argent pour faire des investissements dans le sens du développement durable. Oui, l’unique actionnaire, c’est moi, et je décide du sens que je veux donner à cette entreprise. C’est sûr : si je veux doubler mon profit, je peux. C’est très facile, j’arrête les investissements et j’analyse toute l’imprimerie pour minimiser les coûts. Je pourrais... mais ça ne m’intéresse pas ! »

Le gain le plus précieux, en effet, est certainement de retrouver du sens à ce qu’on fait chaque jour. « Au début, se rappelle Olivier Desurmont qui a lancé une chaîne de lavage de voiture sans eau, même les salariés que j’ai embauchés n’étaient pas convaincus par le lavage sans eau. Maintenant, pour rien au monde, ils ne reviendraient aux techniques de lavage traditionnel. Et puis, grâce à cet engagement de l’entreprise en faveur du développement durable, ils sont fiers de leur métier, d’habitude perçu comme peu gratifiant. » Et Emmanuel Druon, qui dirige une entreprise qui imprime et route des enveloppes, révèle la motivation profonde de la plupart des chefs d’entreprise qui témoignent : « Je suis entrepreneur, donc je me bouge, je veux me bouger pour réagir au social ou à l’environnement. (…) J’ai envie d’agir à mon échelle, j’ai besoin de sentir que je sers à quelque chose. Entreprendre autrement, c’est ma vie. »



[1] Rebond, sous la direction de Michel Meunier, préface d’Hubert Reeves, coédition CJD/Averti/Souffle Court, 2011.

Bruno Tilliette
Le 22-01-2012
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