Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Olivier Torrès : « Ne plus rester sourd à la souffrance patronale »

Olivier Torrès, professeur à l’université de Montpellier est un des rares chercheurs à s’intéresser à ce qu’il appelle « l’inaudible souffrance patronale ». Il est le créateur de l'Association Amarok et l'initiateur de la grande en quête sur "la santé des dirigeants, en collaboration avec le CJD et Malakoff-Médéric.

« On ne perçoit généralement pas un homme qui commande d’autres hommes ou qui s’est mis à son compte comme quelqu’un enclin à souffrir, explique Olivier Torrès. Le dirigeant lui-même n’en parle pas. La souffrance au travail renvoie à un effet de domination qui suppose que seuls les employés peuvent éprouver des tourments, pas ceux qui donnent les ordres ».

Selon le chercheur, les chefs d’entreprises eux-mêmes sont pris dans cette idéologie du leadership, du surhomme, qui pour affermir l’image du gagnant, s’interdit toute manifestation de faiblesse. Aussi bien restent-ils muets sur les problèmes de santé qu’ils connaissent ou les douleurs morales qu’ils rencontrent. Je n’ai pas le temps d’être malade, disent-ils. « La discrétion des patrons sur leur condition n’a d’égale que la surdité de la société à l’égard de leur souffrance », poursuit Olivier Torrès. L’ampleur de cette souffrance représente en effet une zone aveugle. Il n’existe pratiquement aucun chiffre tangible sur ce problème. Ni le ministère s’occupant des PME ni les instances de représentation professionnelle ne se sont attelés à ce chantier. « La PME est la grande oubliée de la 5e république », dit-il. Dans le monde, seul le Japon se préoccupe de la santé des dirigeants de PME et fournit des statistiques.

Intimité et proximité

Pour combler ce vide d’information, Olivier Torrès a créé l’Observatoire Amarok, un outil d’observation et d’analyse permettant de mettre en évidence les différents aspects de cette souffrance et de pallier les carences des manuels de management. Il est vrai que les ouvrages pour les managers ne traitent que de la gestion à distance, celle qui est à l’œuvre dans les grands groupes. Ils ne parlent pas de la gestion de proximité. C’est pourtant, aux yeux d’Olivier Torrès, le cœur de l’explication pour comprendre le mal-être des patrons de PME.

« Licencier un salarié n’est pas une décision facile pour un dirigeant qui évolue dans un écosystème de proximité sensorielle avec ses collaborateurs, indique-t-il. La taille humaine de telles structures fait que les salariés travaillent quasiment dans l’intimité du dirigeant. Tout le monde se connaît, parfois comme dans une famille. Aussi bien se séparer d’un employé est-il, la plupart du temps, vécu comme un déchirement et un signe d’échec ».

Pas facile dans ces conditions d’affronter le regard de celui qu’on a souvent formé, côtoyé, apprécié, à qui on vient d’apprendre qu’on ne peut plus le garder dans l’entreprise. Prendre une décision difficile, quand on est seul à assumer, est bien plus malaisé que quand la décision est collective, comprise dans un jeu hiérarchique qui va de l’actionnaire au DRH en passant par le directeur général ou le Pdg. « Dans la grande entreprise, les décisions qui affectent la relation au travail sont distantes, précise Olivier Torrès. Chacun peut se défausser de la responsabilité sur l’autre. Quand Louis Schweitzer licencie les ouvriers de Vilvoorde, il licencie des salariés qu’il ne connaît pas. Ce n’est pas lui qui met en œuvre le processus ».

Solitude et repli

Le projet d’Olivier Torrès consiste à produire des éléments statistiques fiables qui apportent les preuves de ce constat afin de pouvoir mobiliser l’opinion. C’est le suicide d’un petit patron à Saint-Malo qui a poussé le chercheur de Montpellier à s’attacher à ce problème. Ce dirigeant s’était supprimé après s’être excusé auprès de ses salariés de n’avoir pas su redresser l’entreprise. Les aides qu’il avait sollicitées n’étaient pas venues à la rescousse. Cette histoire l’a profondément ému et révolté. Nombre d’indépendants sont plongés dans une sorte de repli qui se traduit par une grande solitude et débouche souvent sur le suicide. Selon lui, les hommes et les femmes qui ont eu le courage de se mettre à leur compte pour développer une activité payent très cher le choix de leur indépendance. Pour le chercheur, les dirigeants de petites sociétés et ceux qui développement une activité à leur compte vivent des réalités sociales souvent plus proches des salariés que celle des dirigeants de grande entreprise. Mais sans les avantages et avec les inconvénients. « Ils ne bénéficient pas de protection sociale, ni médecine du travail, ni droit au chômage, mais ils connaissent le même genre de stress », relève-t-il. « Comment accepter que les PME qui représentent 2,7 millions de personnes soient aussi mal traitées ? Une société mature est une société qui doit protéger ceux qui la font vivre. Or 55 % du PIB vient des PME qui représentent 96 % des entreprises françaises. Il faut donc veiller à leur santé et à celle de leurs dirigeants ».

Olivier Torrès reste optimiste. Les choses bougent. De nouvelles générations d’entrepreneurs arrivent. Le CJD est l’une des rares organisations à avoir été attentive à la gravité de ce problème. « Qu’une organisation patronale, de nature habituellement optimiste, se lance dans l’examen de ce problème est une première », se félicite-t-il.



Amarok

Le but de l’association Amarok, fondée en mars 2010, est d’étudier les croyances et les comportements des dirigeants de PME, artisans et commerçants à l’égard de la santé physique et mentale, que ce soit leur propre santé ou celles de leurs salariés. Cet observatoire se donne comme double objectif de construire une passerelle entre les sciences du management et les sciences médicales et de sensibiliser l'opinion publique à l'importance de la santé des indépendants.

Le nom inuit d’Amarok a été choisi en référence à une figure mythologique esquimau ; l’esprit loup. La légende veut que l’esprit loup protège le caribou, car il comprend qu’en le protégeant, il protège son écosystème.

Yan de Kerorguen
Le 19-12-2011
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