Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Carpe diem, quam minimum credula postero*

Puisque certains prétendent que la fin du monde est prévue pour le 21 décembre 2012, soit exactement dans un an, au moment où j’écris ces lignes, comment passer au mieux cette dernière année sur terre ? Quelles bonnes résolutions prendre et quels vœux formuler pour finir en apothéose?

La proximité de l’échéance, si l’on en croit donc les Mayas et Nostradamus réunis, va-t-elle nous pousser à jouir sans entraves, comme on disait en 68, en nous piétinant les uns les autres à qui jouit le plus ardemment, ou nous mener vers une certaine sagesse, en quête d’un bonheur tranquille ?

A y bien regarder, il me semble que nous sommes déjà plongés depuis longtemps dans l’hybris de la jouissance, la démesure du toujours plus, la paranoïa égotiste et que nous n’en sommes guère plus heureux. Cela fait près d’un demi-siècle que nous cherchons à nous étourdir en consommant sans limites et à crédit tout ce qui est à portée de bourse, à tous les sens du terme, et de les avoirs vidées, nos bourses, nous laisse aujourd’hui sans joie, exsangues, la tête lourde, le ventre tordu et le cœur en panique. Terrorisés par l’avenir que l’on annonce, quoi qu’il arrive, apocalyptique.

Résolutions

J’opte donc plutôt, personnellement, pour la deuxième solution : profiter tranquillement de la douceur des choses, en espérant que je ne serai pas le seul à choisir cette voie.

Ainsi, je continue de travailler au sein de l’entreprise que j’anime, Pakéo. J’aime bien ce que je fais, j’aime bien les gens avec qui je travaille, pourquoi arrêter ? Simplement nous agissons sans pression, puisqu’il n’y a plus d’enjeu de durée, ni de croissance en ligne de mire, ni de compétitivité à assurer. Nous passons de bons moments ensemble à réfléchir aux nouveaux produits qui seront vraiment utiles à tout le monde et que nous aurons plaisir à fabriquer, parce qu’ils seront beaux, intelligents et pratiques.

Je jette de temps en temps un œil distrait sur le haut et le bas de bilan, sans me demander si nous allons réaliser nos objectifs – il n’y en a plus -, juste pour savoir si je pourrais payer tout le monde à la fin du mois.

Chez moi, je passe plus de temps avec mes enfants. Je ne les stresse pas avec leurs résultats scolaires, leur métier futur, les difficultés de s’insérer dans le monde du travail. Je parle beaucoup avec eux. Je tente de leur transmettre ce que je sais de la vie et je les engage à lire et apprendre ce dont ils ont envie, juste pour comprendre un peu mieux le monde qui les entoure et qui va disparaître, même si ça ne sert à rien.

Avec ma femme, nous plantons des bulbes et taillons les fruitiers pour une dernière floraison – autant qu’elle soit belle et parfumée -, une dernière récolte – autant qu’elle soit bonne et goûteuse -, et nous nous disons que décidément la nature est magnifique et surprenante. Elle nous livre le nécessaire en échange de bien peu de travail.

Nous invitons souvent nos amis pour des déjeuners ou des dîners prolongés. Nous nous racontons des histoires anciennes, parlons des livres que nous avons lus, des spectacles qui nous ont émus et l’amitié circule avec un verre de vieil armagnac, de l’année de ma naissance.

Nous ne sommes plus, ni les uns ni les autres, à courir après demain, toujours pressés, obsédés par ce qu’il y a toujours à faire. Plus rien n’est important que ce que nous sommes en train de faire, de vivre. Et le temps s’alanguit en un éternel présent. Il semble que la fin de l’année n’arrive pas.

Vœux

Cette année ultime est aussi, dans notre pays, celle d’élections importantes. Le président et les députés élus en mai et juin prochain sont conscients qu’ils n’auront que quelques mois devant eux pour exercer leurs responsabilités. Je souhaite qu’ils ne nous fassent pas de grandes promesses de réformes radicales que, de toute façon, ils ne pourront pas tenir. Ils ne nous sauveront pas : que peuvent-ils contre la terrible conjonction des planètes ? Qu’ils se contentent, eux aussi, de faire de petites choses à leur portée pour le bien-être de tous (en théorie, c’est pour ça qu’on les a élus). S’appliquer, par exemple, à ce que chacun de leurs concitoyens bénéficie du minimum vital, ne souffre pas de la faim, de l’exclusion, du manque de travail, du mal-logement pour ses derniers instants avant le cataclysme. Si ceux qui possèdent le plus savent que très prochainement leur fortune ne leur servira plus à rien, peut-être rechigneront-ils moins à accepter une redistribution plus équitable des richesses.

Nos politiques, alors, cessent de s’invectiver inutilement. Ils oublient leurs oppositions idéologiques pour chercher ensemble des idées neuves et proposer des mesures efficaces. Ils ne nous poussent pas les uns contre les autres pour garder leur pouvoir. Ils arrêtent de nous traiter comme des statistiques et de croire que l’économie est au centre de tout. Ils ne prennent plus le prétexte de la sécurité pour entraver notre liberté. Ils admettent que nul n’est irremplaçable. Ils font, eux aussi, sereinement leur métier qui est d’animer la démocratie, sans se prendre trop au sérieux.

Sagesse

Puis, les semaines s’écoulent, dans une agréable lenteur. Novembre arrive. Nous nous sentons tous plus apaisés, sans autre désir que de bien vivre le jour qui se présente, jusqu’au soir. Nous commençons à nous dire que nous sommes heureux de cette vie simple, amicale, dénuée de violence. Quel dommage pensons-nous, nous allons tous mourir dans un mois, juste au moment où nous avions trouvé le bonheur, où nous étions devenus enfin humains, totalement humains.

Arrive le jour fatidique que nous attendons sans angoisse parce que, au moins, sa prédiction nous aura permis d’accéder à cette sagesse que nous espérions depuis des millénaires et qui semblait impossible à atteindre. Les planètes s’alignent dans un bel ordonnancement cosmologique sans troubler la nôtre. Un beau soleil d’hiver se lève sur le samedi 22 décembre 2012. Nous sommes toujours vivants. Que faisons-nous ? Nous repartons dans nos errements passés ? Ou nous avons l’intelligence de rester sur cette nouvelle route du bonheur partagé parce que nous savons que, oui, nous allons bientôt tous mourir, chacun à notre tour ?

* « Cueille le jour présent sans trop te soucier du lendemain », vers du poète latin Horace (65 – 8 av. J.-C.)

Claude-Jean Desvignes
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