Novembre 2018


Mondialisation, comment vivre avec ?

Il y a 18 ans, Dirigeant, dans son numéro de décembre 1996, publiait un dossier : « Mondialisation, comment vivre avec ? » L’article introductif, signé Alain Brunaud, qui a été président du CJD de 1990 à 1992, montre encore une fois la lucidité et la clairvoyance du mouvement quand il invite nos pays occidentaux, « sociétés riches et vieillissantes », à « affronter la réalité en face » et à « construire notre salut sur celui des autres » plutôt que nous replier sur nos dérisoires querelles intestines.

Seule une minorité d'acteurs est aujourd'hui consciente des enjeux de la mondialisation et se bat en conséquence. Quatrième puissance économique, la France maintient son rang grâce aux perfor­mances exceptionnelles d'une mino­rité de 5 à 6 millions de « superactifs », et grâce à un patrimoine qu'elle a commencé à entamer. La grande majorité se comporte comme si l'Occident et la France en particulier demeuraient le centre du monde, comme si le reste de la planète restait voué au sous-­développement et ne pouvait pré­tendre à participer au partage des richesses !

Vécue au travers des délocalisations et des disparitions d'entreprises, la mondialisation est perçue par l'opi­nion publique comme une concurrence déloyale, contre laquelle l'État Providence devrait continuer de nous protéger... Prisonnière des problématiques d'une économie fermée, elle se trompe de combat. De nombreuses entreprises aussi.

Or, depuis l'effondrement du communisme, les forces géopolitiques se sont redéployées, entraînant une réal­location des ressources considérable au niveau mondial et ouvrant de nouveaux marchés potentiels. Les nou­veaux pays industrialisés ont, dans le même temps, montré la voie d'un développement vertueux, intégrant différentes vagues de délocalisation, et permettant enfin aux « pauvres » de commencer à s'enrichir grâce à des taux de croissance avoisinant 10 %. Avec le temps, la concurrence par le prix permet le progrès social, le déve­loppement des qualifications et de la productivité, puis la concurrence par l'innovation, qui n'est plus depuis longtemps l'apanage de l'Occident.

Le risque de tarir la création de richesses

Pourtant, la majorité de nos concitoyens est restée implicitement per­suadée de sa suprématie et du carac­tère inéluctable de notre différentiel de progrès par rapport aux autres peuples. Elle a été en cela trompée par le fonctionnement aveugle de l'État Providence qui a permis la progression du niveau de vie grâce à l'endettement public et au détri­ment des investissements nécessaires au vrai développement. Elle conti­nue d'être abusée par les ratios éco­nomiques couramment médiatisés qui intègrent au calcul de la croissance les dépenses du « non mar­chand » comme s'il s'agissait de créa­tion de richesses... Le déficit de la Sécurité sociale contribue effecti­vement à la croissance au prix d'un endettement croissant, mais il faudra bien un jour créer de vraies richesses pour rembourser la dette. La réponse au chômage reste égale­ment celle d'une économie fermée : partage de l'emploi et redistribution des revenus, comme si la création de richesses restait inéluctable, mais mal répartie. Or, dans le cadre d'un appau­vrissement collectif, les mesures mises en œuvre ne font que partager la pénurie, et tarir ainsi les sources de créa­tion de richesses.

Le jeu actuel de l'économie n'impose une restructuration qu'aux secteurs exposés à la concurrence internatio­nale, alors que certaines dépenses continuent de se développer sans frein ni sanctions. Les économies de charges accordées à certains emplois sont, en fin de compte, compensées par des ressources confisquées à d'autres acteurs, au détriment des investissements nécessaires au déve­loppement. Toute conquête ‑ ou résis­tance ‑ sociale, réalisée au détriment de la compétitivité, risque de précipiter la perte de ceux qui pensaient avoir gagné.

Le progrès futur ne peut être que conjoint

Et pourtant, la mondialisation de l’économie demeure une chance inespérée pour nos sociétés riches et vieillissantes, à condition de considérer nos nouveaux concurrents avant tout comme des clients et des partenaires potentiels, et à condition de redéployer les activités et ressources autour de cette perspective. Face à nos marchés inté­rieurs saturés, qui nous condamnent à des conquêtes coûteuses de parts de marché, à des innovations risquées et à des gains constants de productivité, le développement des nouveaux pays offre un potentiel illimité pour investir, entreprendre et créer des emplois. C'est à la fois la voie pour intégrer les nouvelles générations, qui ne peuvent ni se satisfaire des emplois d'hier ni s'y valoriser, et pour garantir les retraites sur des pays qui seront encore jeunes demain. Dans le cadre de ce nouveau développement. L'Occident a, par ailleurs, un rôle particulier à jouer : celui d'inventer les techniques, les produits et les modes de vie « écologiques » susceptibles de permettre à la planète de supporter le développement attendu de la société de consommation.

L'Histoire se répète souvent. Byzance est tombée, comme d'autres cités, par refus de voir la réalité extérieure. L'Occident se trouve aujourd'hui à un tournant similaire. Cessons les querelles intestines dérisoires, osons affronter la réalité en face, construisons notre salut sur celui des autres ! Les inégali­tés internes ne peuvent plus se réduire en accroissant l'écart avec les autres peuples. Le progrès économique et social à venir ne peut être que conjoint.

Un redéploiement offensif de nos ressources

Certes, un tel redéploiement peut accompagner un nouveau partage des richesses, mais à la condition expresse d'être générateur de nouvelles richesses. Le temps de travail doit être réduit, mais à condition que le temps libéré soit utile à l'individu et à la société. Gar­dons‑nous d'interpréter les mesures techniques circonstancielles comme le reflet de changements de valeurs.

Une partie importante de la popula­tion aspire légitimement à consom­mer plus. Or, ce surcroît de consom­mation concerne en partie des biens que nous ne savons pas produire, ou de façon peu compétitive. Nous sommes donc condamnés à l'ouver­ture, à la création de valeurs d'échange et à la croissance. L'enchaînement « revenu‑consommation‑production‑emploi » ne peut se faire que par pays tiers interposé.

Le redéploiement offensif de nos res­sources dans le monde est un enjeu essentiel pour la paix, l'emploi des jeunes, le paiement des retraites et la préservation de la planète. Le temps libéré doit, pour cela, être massive­ment investi dans la culture et l'édu­cation. Dans le grand marchandage planétaire, l'homme est plus que jamais la principale richesse de l'entreprise et la ressource clef de l'Occident.


Alain Brunaud (1996)
Le 31-12-2014
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