Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


L’homme et le coléoptère

On l’oublie parfois mais l’homme n’est pas seul sur la planète. Il ne représente même pas un millionième de pourcent des espèces qui l’habitent. Une part infime.

Pourtant c’est bien notre minorité qui domine, impose ses règles et son fonctionnement. Les services rendus par la nature n’ont pas de prix, c’est-à-dire que seule la main-d’œuvre humaine compose le prix d’un produit naturel, sans que soit prise en compte sa valeur intrinsèque.

L’eau, par exemple, si essentielle à l’homme, ne vaut à l’achat que par les installations et le savoir-faire nécessaires à son acheminement jusqu’à nos foyers. Qu’en est-il du fantastique travail des bassins versants pour l’épurer ? Et des phénomènes naturels indispensables à sa redistribution ? Dans tout cela, quelle part de la valeur est réellement fabriquée par les humains ? Avant de risquer la ruine de ces incroyables écosystèmes, nous devons nous efforcer de penser autrement notre rapport à l’environnement pour trouver des solutions à la crise écologique qui s’annonce.

Emmanuel Delannoy à travers son ouvrage L’économie expliquée aux humains (Éditions Wildproject, 2011) nous aide à changer de paradigme. Il se fait le porte-plume d’un coléoptère, choisi par les siens pour donner une voix aux êtres non-humains. Pas encore Spartacus, mais simple ambassadeur, ce petit insecte nous explique la façon dont le reste des êtres vivants perçoit l’économie et le mode de vie de l’humanité. Il nous explique l’intelligence collective, le biomimétisme, la fin du pétrole, les « services » rendus par la nature, l’écologie industrielle…

C’est un bel ouvrage que nous propose Emmanuel Delannoy. Nous vous invitons vivement à découvrir le livre à travers les extraits suivants (ainsi qu’en vous le procurant), puis l’auteur, lors des États Généraux de l’Innovation, organisés par le CJD, qui se tiendront à Paris le jeudi 29 mars prochain.


Préface d’Hubert Reeves :

Ç’aurait pu être le plus grand procès du 21e siècle. Cerambyx cerdo contre Homo sapiens. Le plus grand par le crime commis : l’extermination de tant d’espèces pour lesquelles Cerambyx cerdo demanderait justice. Le plus grand par la durée. Imaginez le défilé des plaignants venus de toute la planète : des représentants du peuple des ruisseaux, ceux des fleuves, des océans, des sables (bitumineux ou non), des montagnes, des grottes, des plaines ou des forêts. Un nombre d’experts considérable, des avocats par légions.

Cerambyx cerdo a voulu devancer un holocauste. Il a suivi son instinct, qui lui fait pressentir combien l’intelligence humaine est la meilleure garantie de survie de ses compagnons, terriens ou aquatiques, où qu’ils habitent. Il est plus sage en effet d’en appeler à Homo sapiens, qui incarne la conscience de la nature.

Cerambyx cerdo s’est donc présenté à un humain. Il a mis du temps à choisir son interlocuteur. En effet, il lui fallait trouver une personne qui ne s’étonnerait pas de recueillir ses doléances et son espoir. Ainsi le message est transmis avant que le pire advienne.

Espérons qu’il en soit ainsi.


Extrait du premier chapitre :

« Tous les êtres vivants participent à ce travail d’équipe à l’échelle planétaire : des bactéries aux séquoias géants, en passant par les coraux ou les requins, sans oublier les champignons, et même les virus. Mais, et ce n’est pas pour faire du corporatisme, permettez-moi de regarder d’un peu plus près le travail que nous, les insectes, réalisons, et dont vous tirez profit. Vous allez voir, c’est du lourd !

La pollinisation : c’est nous – les insectes, j’entends. Le seul travail des abeilles a été évalué, en 2008, à 153 milliards de dollars. Plus du tiers de l’agriculture mondiale en dépend directement. Et encore, le chiffre devrait être revu à la hausse en prenant en compte non seulement les conséquences directes, mais aussi le coût de l’adaptation à un éventuel effondrement des pollinisateurs. Autre service clé, le traitement et le recyclage des déchets. Là aussi, c’est – avec les champignons et les bactéries – encore nous les insectes qui faisons le gros du travail. Nous autres bousiers, mouches à merde, collemboles et autres petites bêtes mal considérées, sommes les Veolia et les Suezde la nature. Nous sommes les éboueurs, les chiffonniers, les recycleurs. Pas un tronc d’arbre, pas une feuille, pas une déjection, pas un cadavre d’animal qui ne soit traité, décomposé, enfoui et recyclé par nous. Pas d’agriculture, pas d’élevage, pas de foresterie possible sans nous, les insectes. La lutte contre les ravageurs, c’est encore nous : carabes, coccinelles, syrphes et autres insectes carnassiers sont les protecteurs de vos légumes, de vos fraises, de vos vignes ou de vos arbres fruitiers… Pensez-y la prochaine fois que vous ferez votre marché.

Alors, sans nous, que vous traitez parfois de vermine, excusez-moi, mais vous n’en mèneriez pas large. J’ose même affirmer, sans prendre le moindre risque de me tromper, que si vous, humains, veniez à disparaître, nous autres insectes ne nous en apercevrions même pas. Alors qu’à l’inverse, si tous les insectes devaient un jour disparaître, vos chances de survie sans nous seraient bien minces. Mais nous n’en sommes pas là. Ce que je voulais avant tout illustrer par ces quelques exemples, c’est que votre économie, votre prospérité et votre bien-être dépendent directement du travail d’innombrables êtres vivants, des plus connus et protégés jusqu’aux plus humbles et négligés. Travail pour lequel nous ne demandons pas, au passage, la moindre rémunération ni compensation. »

Antoine Pivot
Le 26-02-2012
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