Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Pragmatisme et courte vue

La politique fait-elle perdre la raison, et même le plus élémentaire des bons sens, à ceux qui la pratiquent ? En tant que chef d’entreprise, qui tente de comprendre les choses en tenant compte de la réalité économique et sociale, j’ai du mal à saisir ce qui se cache derrière certaines propositions des candidats à l’élection présidentielle. Une récente me laisse particulièrement perplexe. Il s’agirait d’obliger les chômeurs, après une formation, à accepter le premier poste qu’on leur proposerait. Passons sur l’idée de faire voter cette loi par un référendum dont tout le monde s’accorde à dire que ce serait utiliser un marteau-pilon pour enfoncer un clou.

Mais, quel que soit son mode d’adoption, que changerait concrètement une telle loi au problème du chômage ? Vraisemblablement rien. Car il y quand même actuellement une équation insoluble : il y a plus de 2 millions et demi de chômeurs officiellement recensés, et ça ne cesse d’augmenter (sans compter tous ceux qui sont sortis des statistiques et qui aimeraient bien, eux aussi, retrouver du travail) et il n’y a pas, en face, 2 millions et demi d’emplois à leur fournir. On ne comprend pas très bien comment obliger des gens à occuper des postes qui n’existent pas. C’est assez basique, comme raisonnement, mais je ne vois pas bien quelle subtilité rhétorique on peut y opposer, si ce n’est celle prêtée à Marie-Antoinette : « S’ils n’ont plus de pain, qu’ils mangent de la brioche » ?

Profiteurs

Cette proposition joue sur l’argument que 300 à 500 000 emplois – c’est difficile à chiffrer - ne trouveraient pas preneur. Et il est vrai que certains métiers, souvent pénibles et peu attractifs, sont en manque main-d’œuvre : restauration, métiers de bouche, artisanat, services à la personne, agriculture, cite-t-on souvent. Ces emplois non pourvus, dont on notera, au passage, que leur inoccupation n’est pas forcément due à des insuffisances de formation, amènent subrepticement une série de nouveaux arguments, beaucoup plus subjectifs : les chômeurs ne veulent pas travailler, ils préfèrent être payés à ne rien faire, ils profitent du système d’assistanat qui mine notre pays… Chacun, ajoute-t-on, connaît d’ailleurs, autour de lui, des gens qui se satisfont de leurs indemnités chômage et refusent toutes les propositions qui leur sont faites. (Je connais aussi personnellement beaucoup de gens autour de moi qui aimeraient bien que Pôle Emploi leur fasse au moins une proposition…)

Comme partout, certains tirent effectivement parti du système et c’est regrettable. Mais combien cela représente-t-il de personnes, en réalité ? 100 000 ? 200 000 ? Quand bien même cela représenterait les 500 000 emplois disponibles (dont il est d’ailleurs utopique de penser qu’ils peuvent mathématiquement trouver preneurs parce que le marché de l’emploi est devenu très complexe), le compte n’y est toujours pas. Il resterait toujours au minimum 2 millions de chômeurs. Il y aurait sans doute un mieux, mais le « problème » du chômage serait loin d’être résolu.

Glandeurs

Les responsables politiques sont dans leur rôle quand ils lui cherchent des solutions. Mais celle-ci, dans sa formulation lapidaire, contraindre les chômeurs à prendre le premier poste qu’on leur propose, me gêne aux entournures. Elle repose sur un raisonnement fallacieux, qui est de plus en plus répandu, à gauche comme à droite, et n’est pas l’apanage du seul président-candidat. Sous couvert de pragmatisme, et de manière quelque peu démagogique, me semble-t-il, on laisse croire que la majorité des chômeurs sont responsables de leur situation. On se sert de quelques glandeurs pour nier la réalité d’un chômage quasi incompressible depuis 30 ans, comme on cherche à faire porter la responsabilité du trou récurrent de la sécurité sociale par quelques fraudeurs. Il est certainement nécessaire de s’attaquer aux glandeurs et aux fraudeurs, il est inconvenant et contre-productif d’en faire des boucs émissaires.

Le pragmatisme est peut-être une vertu en politique (ou dans la conduite d’une entreprise), mais il peut rapidement devenir un leurre, voire un danger, s’il ne s’accompagne pas, en même temps, d’une vision plus large. Il fait prendre la partie pour le tout, le détail pour la réalité et des vessies pour des lanternes. Il relève souvent d’un regard simpliste porté sur les choses alors que le fonctionnement de notre société est de plus en plus complexe. Il cache la grimace de l’impuissance sous le masque du volontarisme.

Chômeurs

Le problème du chômage ne vient pas des chômeurs, qui en sont d’abord les victimes, il est avant tout un problème de quantité de travail disponible (énoncé comme cela, ça fait un peu lapalissade, mais c’est une évidence qui semble parfois oubliée, comme cela vient d’être souligné). C’est là où le pragmatisme ne peut se passer d’une analyse d’ensemble. Avoir l’objectif de « résorber le chômage » n’a aucun sens, mais, ce qui est plus grave, prétendre pouvoir créer des emplois non plus, sauf à multiplier artificiellement les emplois publics ou aidés (proposition venant d’un autre bord politique). Dans nos pays développés, la croissance, durablement atone, dont chacun fait semblant d’attendre des miracles, ne crée quasiment plus d’emplois, reviendrait-elle à 3 % par an. Et l’on invoque pieusement le retour de cette croissance messianique (d’où reviendrait-elle ?), tout en sachant qu’elle serait désastreuse en termes en termes de pollution, de climat et d’épuisement des ressources (ce que l’on met désormais de côté au nom du pragmatisme, encore).

Rêveur

La réalité que nous vivons et à laquelle il faudra que nous nous confrontions tous, c’est que nous avons besoin de moins en moins de travail humain pour produire de plus en plus et qu’il faudrait, de surcroît, si nous ne voulons pas nous autodétruire, consommer moins, donc produire moins. Les quelques gisements de métiers nouveaux que l’on peut justement espérer du développement durable ou du vieillissement de la population ne compenseront jamais tous ceux qui se perdent en route sous la double contrainte de la numérisation et de la financiarisation de nos économies.

En un mot, il n’y a plus de travail pour tout le monde et cette tendance à la raréfaction du travail ne semble pas prête à s’inverser, y compris au niveau mondial où la réserve de main-d’œuvre est inépuisable. Si les politiques étaient capables de sortir de leur courte vue électorale, voilà la question qu’ils devraient nous soumettre pour que nous essayions de la résoudre en commun : comment bien vivre ensemble dans une société où le travail n’est plus l’essentiel de la vie ?

Claude-Jean Desvignes
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