Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


La taxe sociétale

En l’an 2030, un historien-journaliste est mandaté par la société Ressources Illimited afin de retrouver la mémoire de l’entreprise et retracer son histoire : tel est le point de départ de Ressources illimitées, 5e cahier du GRES (Groupe de recherche économique et sociale), publié par le CJD en 1995. Se dessine ainsi, par fragments, le portrait d’une entreprise qui a osé se remettre en question. L’extrait ci-dessous est un dialogue entre deux des protagonistes de l’entreprise. En le relisant, on ne pourra nier la faculté d’anticipation du CJD sur des thèmes qui font aujourd’hui la Une.

PANJOL : Il a bien longtemps, j'étais dans la chimie, un secteur conspué par tous. A l'époque, les hommes étaient très matérialistes. Seuls le physique, le matériel étaient pris en considération, la « Physis » des Éléates, si tu préfères, en

opposition avec le « Pneuma » : le souffle, l'intuition. Mais quand même un clan de solidarité était né, faisant prendre conscience à la partie développée de l’humanité que nous partagions la même terre et que Gaia était unique et non remplaçable. Il fallait faire quelque chose pour elle, si nos enfants voulaient ­respirer dans un siècle.

C’était le mouvement vert. Il fallait protéger la Terre et le corps de l'Homme de tout ce qui pouvait les agresser et notamment les produits chimiques. Certains durent arrêter la fabrication de certains produits dont l'économie ne pouvait supporter des coûts supplémentaires, même s'il fallait du coup renon­cer à des emplois. D'autres disparurent, simplement parce qu'ils étaient incapables ­de faire face à ces dépenses, car il faut bien dire que ni les Russes, ni les Chinois, très actifs à ce moment‑là, ne se préoccupaient de la nature

Dans un premier temps, les entreprises cherchèrent à tirer profit des études coûteuses qu’elles réalisaient. Les gens de marketing ajoutèrent rapidement la dimension environnement en imprimant par exemple une feuille d'arbre sur leurs emballages ou le fameux logo « Protège la couche d'ozone ». Certains

coups bas même furent donnés pour tenter de porter préjudice, par ce biais,

par exemple au chlore et à certains plastiques (PVC) bien pratiques cepen­dant et tellement utiles, surtout dans les parties défavorisées de la terre.

Alors que des palabres sans fin embourbaient les discussions entre Européens pour arrêter le génocide yougoslave sous les feux de la rampe des télévisions et les invectives des nouveaux philosophes, des fonctionnaires, à Bruxelles, tissaient sans réactions de la vox populi, des règlements révolutionnaires et contraignants en matière de protection.

PAN : Je ne me souviens pas de cela, pourtant je suivais assidûment les informations. ­Il n'y a pas eu de réactions ?

PANJOL : La majorité était silencieuse, personne pour faire grève. Ce n'était guère sensationnel. Pas de quoi fouetter l'audimat. Quelques lobbies se créèrent à Bruxelles ou à Washington. Des délais furent accordés. Ce fut la seule concession de ces messieurs de Bruxelles. L'affaire était entendue pour la fin du siècle.

PAN : Mais globalement pour la majorité, c'était un plus.

PANJOL: Oui, mais il y eut des effets pervers. Le coût et le temps nécessaires pour réaliser les essais et les études arrêtèrent les ardeurs des plus combatifs, même s'ils étaient persuadés de la novation et des grands progrès que pourraient apporter de nouvelles molécules. Sais‑tu Pan, si l'aspirine avait vu le jour en 1998et non au début du siècle, eh bien, aucune instance d'ho­mologation internationale n'aurait permis qu'elle fût mise sur le marché.

PAN : Mais c'est de l'obscurantisme !

PANJOL: N'est-ce pas de l'obscurité que naît la lumière ? Alors, les grandes sociétés dans le monde, concernées par ces problèmes, entrèrent en con­tact. Et malgré des approches différentes d'une société à une autre, malgré le fait qu'elles étaient elles‑mêmes concurrentes sur le marché, après quelques années de discussions, elles finirent par accepter de mettre en commun leurs connaissances et d'organiser un système de répartition des coûts pour toutes les études qui seraient nécessaires à l'avenir. Ainsi, tous les produits durent faire l'objet d'un dossier de plusieurs centaines de pages mis sur des systèmes informatiques, reprenant les données du pro­duit, leur caractère toxique sur l'homme, leur caractère écotoxique sur l'environnement et les risques mutagènes sur les animaux et sur l'homme.

PAN : Mais je n'avais jamais entendu parler de cela !

PANJOL: Comme aujourd'hui, les médias choisissaient leurs cibles. Ils étaient là plus pour décerner les mauvais points que pour attribuer les satisfecit.

PAN : C'est vrai. Mais, comment les utilisateurs étaient‑ils informés ? On leur transmettait des disquettes d'informations ?

PANJOL :Non, c'eût été lourd, coûteux, difficile et surtout inefficace. Alors, on choisit de mettre des étiquettes. Les risques et les dangers furent énoncés dans des petites phrases au nombre d'une soixantaine et mises sur des éti­quettes dans toutes les langues des pays utilisateurs. Et pour être encore plus explicite, on mit de petits symboles avec des croix, des têtes de mort, des arbres, des poissons... Ainsi, toutes les personnes qui approchaient les produits, les utilisateurs, mais aussi les personnes qui manipulaient le pro­duit, étaient informées par cette étiquette qui était régulièrement mise à jour.

PAN : D'accord, mais ensuite ?

PANJOL: Écoute, Pan, c'était encore l'époque du CJD et nous avions claire­ment montré que, pour un monde harmonieux, il fallait impliquer l'état de santé physique des hommes, mais que celui‑ci passait par son état de santé psychique. Et l'idée de santé de la société, condition indispensable à son épanouissement, m'est venue à l'esprit. Si nous étions en mesure d'intégrer dans le prix d'un produit le coût de la pollution et le coût de la reconstitu­tion des ressources naturelles engagées, nous pourrions aussi y rajouter le coût sociétal. Une forme de pollution d'un deuxième type, d'une pollution immatérielle et l'idée d'étiqueter les produits non plus uniquement pour ce qu'ils contenaient, mais de la façon dont ils avaient été obtenus par les entreprises successives et les individus. Ce concept m'est apparu riche de progrès. Les étiquettes seraient représentatives de la gestion de l'entrepri­se. Elles prendraient en compte les conséquences du stress provoqué par l'encadrement irascible, les postes de travail mal étudiés, etc. Car un style de management peut avoir des conséquences non négligeables à l'extérieur de l'entreprise, essentiellement en coûts sociaux indirects. Le système a alors besoins d’argent pour compenser ces méfaits... et bien évidemment l’État doit alors accroître la pression fiscale sur les entreprises pour financer !

Tu parlais tout à l’heure d'obscurantisme. Imagine qu'à l'époque, on jugeait une entreprise uniquement sur ses performances financières ! Il n'était pas rare de voir une PME prospère citée en exemple pour son bilan, sachant anticiper les crises par des plans de licenciements appropriés, bonifiés par l’État, mettant une pression tout juste soutenable sur ses collaborateurs, durcissant notablement les rapports sociaux pour diminuer de façon abrupte ses frais fixes et au bout du compte pour avoir un résultat économique inférieur à une association sportive (loi 1901) qui elle, créait des liens, de la motivation et de la santé par le sport, mais bien sûr n'avait pas de profits financiers.

PAN : Je comprends qu'il était nécessaire de dépasser les limites de l'entreprise stricto sensu. En comparant association et entreprise, tu avais déjà changé de carburant. Tu fonctionnais à l'activité et plus au travail. Mais revenons ­à tes étiquettes. L'étiquetage était obligatoire d'accord, mais où ?

PANJOL : Bien évidemment, elles devaient être apposées à l'entrée des unités et des sièges sociaux, mais devaient aussi être appliquées sur tous les produits et pour toute publicité.

PAN : L'idée est intéressante. Si telle société de textiles ou vêtements bien connue faisait de la publicité, mais utilisait de la main-d’œuvre au noir ou fai­sait travailler en délocalisation des enfants, cela aurait pu avoir un impact assez important sur l'image de l'entreprise si elle voulait communiquer ! Mais as-tu réfléchi sur la façon de répartir, de calculer, le coût sociétal ?

PANJOL : Bien sûr ! Te rappelles‑tu, à cette époque, il existait une forme de solidarité ou mutualisation de certains coûts qui était en fait sociétale. Il existait déjà des taxes que nous payions à la CRAM en fonction des accidents du travail, de leur fréquence, de leur gravité ou à l'agence de bassin en fonction de rejets polluants. Et ceci représentait, je m'en souviens, un montant de près de 2 % du chiffre d'affaires. Et cette somme était redistribuée pour les bons élèves, mais surtout encourageait les plus dissipés à prendre en main la sécurité et la pollution par l'entreprise.

PAN : C’est le même principe que tu envisages pour les taxes sociétales ?

PANJOL : Pas tout à fait, parce que c'est un tout petit peu plus compliqué. Il faudrait dépasser le cadre national pour le faire réellement sur un plan international. Et à ce moment remettre en cause toutes les instances de régulation. Mais en première approche : oui.

GRES, 1995
Le 19-03-2012
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