Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Alsace : terre d’entrepreneurs

Nicolas Stoskopf
Région déjà dotée d’une culture forte, l’Alsace peut également se targuer de posséder une histoire industrielle tout aussi riche qu’atypique. C’est ce parcours rare que Nicolas Stoskopf, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Haute-Alsace, est venu conter aux Jeunes Dirigeants de Strasbourg lors de leur Plénière de février dernier.

Ce petit territoire du nord-est de la France représente une région riche, à l’économie diversifiée, mais qui, paradoxalement, ne possède pas de ressource naturelle remarquable. Ce sont en effet les hommes, entrepreneurs et ouvriers aux savoir-faire diversifiés qui lui ont permis de réaliser une révolution industrielle tout à fait singulière dans la France du XIXe siècle, donnant naissance à de grandes dynasties industrielles (Dollfus, Koechlin, Schlumberger, Herrenschmidt, Hatt…) et qui résiste encore aujourd’hui plutôt bien au chômage et à la désindustrialisation.

Quatre jeunes Mulhousiens, d’une moyenne d’âge de 25 ans, ont senti le potentiel des « Indiennes » et en ont implanté la première manufacture dans leur ville en 1746. Belle perspicacité, car ces toiles imprimées sont considérées par les historiens comme le premier produit de masse ! Quarante ans plus tard, une vingtaine de manufactures existaient dans le chef-lieu du Haut-Rhin et toute la bourgeoisie de l’époque s’unissait pour fabriquer un produit spécifique demandé par le marché. Filage, tissage, constructions mécaniques, chimie… toute la filière se développe. Cet engouement collectif basé sur le modèle mulhousien se retrouve à moindre échelle à Bischwiller et Sainte-Marie.

Capitalisme managérial

A Strasbourg, cité plus cosmopolite, émerge une autre tendance où la bourgeoisie investit dans les sociétés, mais considère plus l’industrie comme un placement et en confie la gestion à des managers salariés. Ce sont les débuts de la société anonyme et le capitalisme managérial strasbourgeois s’oppose au capitalisme familial de Mulhouse.

En complément, on trouve de nombreuses petites industries, plus traditionnelles, plus anciennes également telles brasseries, tuileries, tanneries, meunerie, auxquelles s’ajoute l’industrie à domicile avec la bonneterie.

Ces trois types d’entrepreneurs majoritairement protestants côtoient un processus plus individuel représenté par des entrepreneurs catholiques plus isolés. Ils arrivent avec une idée et prennent de gros risques financiers pour la mettre en œuvre, car ils ne disposent pas de réseau. On trouve également des entrepreneurs allemands ou suisses qui réalisent des « greffes industrielles » en introduisant via l’Alsace de nouvelles technologies ou nouveaux produits.

Nicolas Stoskopf résume : « Quelle que soit la confession ou l’origine, l’Alsace a donné naissance à des hommes pour qui le travail est une valeur sacrée ! ».

Le chemin de fer en renfort

Industrialisation de l’Alsace est déjà bien acquise au milieu du XIXe siècle. L’arrivée du chemin de fer ne sera donc pas décisive, mais permettra toutefois le développement de l’industrie mécanique. La première ligne ferroviaire est lancée le 1er septembre 1839 et, dès 1842, trois constructeurs de locomotives se font déjà concurrence ! Les grands brasseurs vont également profiter de ce nouveau mode de transport. En bénéficiant du raccordement de leurs brasseries au rail, ils vont pouvoir « exporter » leurs productions sur tout le territoire français, et notamment vers la capitale.

Un tissu industriel résistant

L’Alsace atteint son apogée industriel sous le Second Empire. Aujourd’hui, le profil industriel s’est entièrement renouvelé. Que s’est-il passé ? Une première explication réside dans la concentration de la petite industrie (à titre d’exemple, le nombre de brasseries strasbourgeoises passe de 71 en 1851 à 6 en 1893). De plus, les entrepreneurs étrangers apportent de nombreuses innovations qui viennent bousculer les routines locales. Mais Nicolas Stoskopf souligne : « Cette industrie moderne se développe toutefois sur un terreau préexistant riche en savoir-faire et en expériences. »

Ensuite, les guerres vont bien sûr fortement impacter le tissu industriel. D’une part, car les entreprises vont régulièrement changer de marché national ; le modèle économique allemand du XIXe siècle était à la recherche du bas coût alors que l’industrie alsacienne se positionnait sur le haut de gamme. D’autre part, les usines trop proches du front lors des deux guerres mondiales ne tourneront pas à plein régime. Mais finalement, les conséquences ne sont pas trop lourdes et, malgré les destructions et les retards dans les évolutions, les entreprises alsaciennes ont su préserver leur héritage, voire même l’enrichir pour les bassins de Strasbourg et Schiltigheim qui ont pris leur essor après 1870.

Retournement de situation

Nicolas Stoskopf explique la grande mutation de la seconde moitié du XXe siècle : « De glacis face à l’ennemi, l’Alsace devient le centre de l’Europe. » La construction européenne, l’internationalisation des sociétés, l’ouverture des frontières commerciales vont offrir à l’Alsace une nouvelle révolution avec un renouvellement complet de son tissu industriel. A partir de 1959, les investissements étrangers vont se multiplier et beaucoup d’entreprises vont passer sous contrôle de capitaux étrangers. A titre d’exemples, les États-Unis renforcent leur présence à Strasbourg et les Japonais en Alsace centrale du fait notamment de leur engouement pour le vignoble. Parallèlement, la volonté de créer une « Ruhr alsacienne » le long du Rhin permet l’implantation de gros établissements de production aux abords du fleuve : centrales hydrauliques et nucléaires, raffineries de pétrole, chimie lourde, aluminium, automobile… Enfin, Nicolas Stoskopf insiste sur la capacité de renouvellement du capitalisme régional : « Certes, les grandes dynasties industrielles du passé ont disparu, à de rares exceptions près (De Dietrich, Schlumberger…), mais certaines trajectoires d’entreprises fondées au XXe siècle n’en sont pas moins remarquables : Sopréma, Socomec, Lorhr, Bubbendorf et bien d’autres. »

Même si la situation économique est difficile, l’Alsace s’en est longtemps sortie plutôt bien. A l’heure de la mise en exergue du modèle allemand, on peut rappeler que le capitalisme rhénan qui, notamment, privilégie le long terme et le territoire, qui relativise le rôle de la Bourse dans le financement des entreprises et encourage un partenariat entre syndicats patronaux et salariaux pourrait se révéler un modèle d’avenir. La solution n’est peut-être donc pas forcément outre-Rhin, elle peut aussi se trouver de ce côté du Rhin, à condition de rester fidèle à ces valeurs !

Nathalie Garroux
Le 26-03-2012
Imprimer Twitter Facebook LinkedIn
Laisser un commentaire
E-mail :
Confirmation :
Pseudo :
Commentaires :
Code de sécurité :
Powered by Walabiz