Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Enveloppement durable

Gontran Lejeune
Ce que nous voyons comme une succession de crises est en réalité la marque d’une mutation profonde. Nous ne guérirons pas de ces crises toujours plus violentes, si nous n’acceptons pas de changer rapidement notre vision du monde et de l’économie en retrouvant le sens des réalités humaines. Il nous faut notamment sortir de la dictature des chiffres.

Depuis près de trois quarts de siècle, le CJD ne cesse de creuser le même sillon, de revenir sur la même question qui est à l’origine de sa création : à quoi sert l’économie si elle ne nous aide pas, tous ensemble, à mieux vivre sur cette planète ? Mais il le fait à chaque fois plus profondément et plus largement, déployant toujours plus le champ de sa réflexion et de son action à mesure, d’ailleurs, que l’économie elle-même envahit notre horizon humain et élargit démesurément la responsabilité des dirigeants et des entreprises.

Interdépendances

Aujourd’hui, nous commençons à le percevoir et à le comprendre en nous heurtant à la dureté des faits, notre responsabilité de chefs d’entreprise s’étend dans l’espace, à l’échelle de la planète, et dans le temps, au regard des générations futures. Si nous n’en prenons pas conscience, la folie de la prédation économique, désormais sans limites, peut nous conduire à nous autodétruire. Le problème n’est plus de ralentir pour retarder l’impact, ni d’aménager le système actuel pour le faire survivre un peu plus longtemps. La seule solution viable est de changer totalement de cap, de regarder l’économie autrement, dans toutes ses dimensions et ses conséquences.

C’est bien cette vision globale de nos interdépendances qu’apporte Objectif Oïkos,le livre de propositions que vient de publier le CJD[1]. Ce livre montre clairement que tout se tient et qu’il est suicidaire de continuer à nous contenter d’agir de manière isolée, au gré de nos petits intérêts individuels, sans prendre en compte les effets globaux et à long terme de nos actions. L’idée même de développement durable est, en quelque sorte, dépassée, dans la mesure où il s’agit moins de déployer encore et toujours nos activités économiques que de les maintenir à un niveau raisonnable pour préserver l’enveloppe planétaire qui nous abrite et nous protège. Cette enveloppe, que notre développement exponentiel fragilise, est notre bien le plus précieux, nous en sommes partie intégrante, elle nous est vitale. Peut-être faudrait-il donc, désormais, penser en termes « d’enveloppement durable » : ne rien entreprendre qui risque de mettre en péril nos écosystèmes locaux et notre écosystème global, déjà durablement déstabilisés.

Utopies

Passer du développement à l’enveloppement, c’est effectuer une nouvelle révolution copernicienne en reconnaissant que nous ne sommes plus le centre du monde, que nous n’avons plus de légitimité pour nous rendre « possesseurs et maîtres de la nature » et qu’au contraire, nous devons la servir pour qu’elle continue de nous servir. Il faut tout revoir, à commencer par nos modes de consommation qui doivent nous mener à redécouvrir le plaisir de la frugalité.

Le CJD propose ainsi un véritable projet de société au sens où il tente d’indiquer une direction nouvelle guidée par la nécessité de réconcilier économie et écologie pour mettre un peu d’ordre dans notre maison commune.

Certains penseront que ce chemin est utopique. Mais n’est-ce pas plutôt notre monde actuel qui est devenu utopique, lui qui avance de manière erratique, ne sachant plus vers où il se dirige, ayant perdu contact avec la réalité ?

N’est-elle pas utopique la finance internationale sans feu ni lieu qui s’est appliquée à nous persuader que l’on pouvait indéfiniment vivre à crédit et faire de l’argent avec de l’argent ? N’est-elle pas utopique, sans racines, cette société de plus en plus virtuelle où l’on décide de nos vies sur la base d’abstractions statistiques au mépris de la réalité de nos vies quotidiennes, où nous ne sommes plus que des bilans, des masses salariales, des charges, des déficits de la sécurité sociale et des dettes publiques à rembourser, où nous sommes réduits à l’état d’objets mathématiques et de variables d’ajustement dont le seul défaut est de ne pas répondre parfaitement au modèle idéal prévu par le pseudosciences économiques ?

Abstractions

Nos vies et nos rêves, nos relations sociales et nos aspirations culturelles sont traqués par l’économisme qui n’a de cesse de les traduire en termes quantitatifs. Il ne veut pas savoir comment nous vivons, mais combien nous coûtons et combien nous pouvons rapporter, à l’infini. Il nous propose 400 chaînes de télévision, dont 390 que nous ne regardons jamais, 12 000 références de produits dans les hypermarchés, dont 11 500 que nous n’achèterons jamais. Mais pour lui, peu importe, car nous sommes une multitude et, sur le nombre, nous finirons bien par tout regarder et tout acheter.

Nous devons sortir de cette vision comptable et statistique de l’économie qui s’est imposée progressivement depuis une trentaine d’années et qui substitue à notre perception du réel des abstractions purement virtuelles. Nos décisions ne doivent plus uniquement dépendre des chiffres.

Réalisme

C’est bien vers cette autre vision d’une économie plus concrète que nous conduisent les propositions du CJD. Car, formulées par ces chefs d’entreprise qui se confrontent chaque jour à la réalité, elles cherchent à repartir du réel pour inventer des réponses nouvelles aux problèmes qui se posent. Elles n’imposent pas des solutions toutes faites, venues d’en haut, elles donnent de pistes pour s’engager dans la voie du changement. Et elles sont conscientes qu’aucun changement véritable ne peut avoir lieu si on ne laisse pas à chacun, à son niveau, la possibilité de se l’approprier et d’en être l’acteur.

Aucune grande idée, aucun homme providentiel ne peuvent, au point d’extrême danger où nous sommes arrivés, changer magiquement le monde. Mais tous ensemble, en agissant tous dans le même sens, en incarnant la démarche, nous pouvons peut-être éviter la catastrophe et repartir sur des bases économiques plus saines.

Alors, oui, le projet de société imaginé par le CJD dans Objectif Oïkos peut paraître irréalisable tant nous sommes dominés par la dictature du chiffre. Mais je ne connais pas de projet plus réaliste pour l’avenir si nous voulons en avoir un.

Gontran Lejeune a été président national du CJD de 2088 à 2010

Cet article est également paru dans le magazine Jeune Dirigeant n° 96 de janvier 2012.



[1] Éditions d’Organisation, 2012.

Gontran Lejeune
Le 30-04-2012
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