Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Il n’y a pas que l’économie dans la vie

Croissance, emploi, licenciements, investissement, PIB, dette, financement, banques, rentabilité, productivité, impôts, charges, taxes, évasion et paradis fiscaux, bénéfice, déficit, production, consommation, dividendes, actions, crise, crédits, délocalisation, réindustrialisation, on ne parle plus qu’argent et économie, non seulement durant cette campagne électorale, mais dans la société tout entière, depuis plusieurs années. Nous sommes sous l’emprise du tout économique. Toutes nos actions, tous nos engagements sont ramenés à leur seule dimension financière.

Le bénévolat, les travaux ménagers, la pollinisation des fleurs, le théâtre amateur, les graffitis, l’internet gratuit, les réseaux sociaux, les intervenants « sans frontières » de toutes sortes, la houle des marées, les émissions de carbone, les pauses café, la grippe saisonnière, les méfaits du tabac et ceux de l’alcool, le don du sang, les bébés éprouvettes, les divorces, les familles recomposées, le nombre d’enfants, rien n’échappe à notre obsession du chiffrage. Combien ça coûte, combien ça rapporte, quel est le manque à gagner ?

Richesse

Personne ne semble réellement s’en apercevoir, nous sommes tous bornés par cet horizon « indépassable », englué dans cette pensée unique, sous l’emprise de cette langue comptable. Moi qui suis chef d’entreprise, je devrais m’en réjouir. En réalité, ça m’inquiète sérieusement. Plus encore, ça me révolte. J’aime mon métier, je crois en la nécessité de l’entreprise pour créer des richesses, je n’ai pas de problème particulier avec l’argent, je gagne ma vie correctement sans chercher à en avoir toujours plus. Mais bon sang, il n’y a pas que l’économie dans la vie. Et on ne peut pas tout justifier en se servant d’elle.

L’immigration, par exemple. Qu’on la défende ou qu’on le rejette, les arguments sont tous de nature économique. Pour les uns, les immigrés coûtent cher à la sécu, prennent le travail des Français, qu’ils s’en aillent ! Pour les autres, au contraire, ils sont nécessaires parce qu’ils occupent des emplois que négligent les « pures souches », parce qu’ils payeront nos retraites. Moi, je me moque de savoir si ces hommes et ces femmes me ruinent ou m’enrichissent, financièrement. Je sais qu’ils m’enrichissent humainement, même si parfois certains m’emmerdent parce qu’ils remettent en cause mes habitudes et mes croyances. Je sais aussi que beaucoup ne sont pas là pour le plaisir, mais pour leur survie, et que d’autres restent chez nous parce qu’ils s’y trouvent bien. Ce n’est pas un crime. Je pense qu’aucun homme n’est illégal sur la terre et que si l’on accepte la mondialisation économique on doit aussi en accepter les conséquences humaines, c’est-à-dire le droit pour chacun de circuler librement et de vivre où il veut, s’il respecte les règles communes. C’est une position morale que je n’ai pas besoin de légitimer par des considérations économiques.

Intérêt

Dans un autre domaine, nous en arrivons, nous chefs d’entreprise qui essayons d’améliorer les conditions de travail de nos collaborateurs, à nous excuser de cette attitude bienveillante en arguant que leur bien-être influe sur les résultats positifs de l’entreprise. Si c’est le cas tant mieux, mais moi, je ne le fais pas pour augmenter mes bénéfices. Je le fais parce que je trouve normal de travailler dans de bonnes conditions et que j’aime que l’ambiance soit agréable. J’ai envie de me sentir bien avec des gens qui se sentent bien. Ça me semble une motivation suffisante. Là encore, mon intérêt est humain avant d’être économique.

Où est également l’humain dans le débat actuel sur le nucléaire ? D’un côté, on ne parle que de facture énergétique, de coût en termes d’emplois. De l’autre, on chiffre la production des énergies renouvelables aussi en termes d’investissements et d’emplois. Les milliards répondent aux milliards. Mais le vrai problème est de savoir si nous prenons en toute conscience le risque d’un Fukushima français ou si nous voulons l’éviter. Dans ce dernier cas, ce doit être à l’économie de se plier à notre décision et non le contraire. Un choix de société ne peut se réduire à un choix économique.

Croissance

Je me méfie de la même façon de la montée du « capitalisme vert ». Car, après avoir été longtemps méprisée, l’écologie n’a pris son essor que parce qu’elle est apparue comme source nouvelle de rentabilité et de profit. Désormais, le billet vert, bien nommé, y trouve son compte. Mais je ne suis pas sûr que ces nouveaux adeptes d’une économie soi-disant repeinte aux couleurs de la nature se préoccupent plus du sort de la planète que de celui de leur portefeuille. La croissance verte, c’est toujours de la croissance et comment croître à l’infini sans épuiser nos ressources limitées ?

Ce qui se cache derrière cette omniprésence du discours économique, c’est notre refus de sortir de l’économisme, devenu notre seule valeur, notre seul système de référence. Ce qui n’a pas de prix, le rêve, la poésie, l’amour, la rencontre, l’humain n’a plus de valeur. On le tolère encore, mais « ça ne sert à rien ». Chacun sait bien en réalité que c’est plus indispensable que l’argent, mais peu de gens osent encore le dire.

Je ne désespère pas qu’on y revienne. C’est au moment où elles explosent et vont s’effondrer sur elles-mêmes que les étoiles sont les plus brillantes. Il en va de même des idéologies dominantes : leur triomphe apparent annonce souvent le début de leur déclin parce qu’elles n’ont plus d’autre ennemi qu’elles-mêmes. Ainsi l’économie est-elle peut-être déjà en train de reprendre la place qu’elle n’aurait jamais dû quitter : à notre service pour notre survie.

Claude-Jean Desvignes
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