Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Des vessies pour des lanternes

J’ai dû, la semaine dernière, me rendre 3 jours à l’étranger en avion et, pour plus de souplesse, j’ai choisi de prendre ma voiture et de la laisser au parking de l’aéroport Charles-de-Gaulle. Pour plus de sécurité, aussi, finalement, puisqu’un collaborateur qui devait m’accompagner et qui avait pris les transports en commun a raté le vol : son RER s’est arrêté définitivement à Aulnay-sous-Bois, pour cause de « rails déformés » (!), sans proposer de solutions de remplacement aux voyageurs qui se sont rabattus par centaines sur (et battus pour) les maigres taxis qui se trouvaient là. Le comportement « vert » n’est pas toujours récompensé…

Béton

Mon comportement d’automobiliste égoïste et peu écologique, lui, m’a coûté cher : 99 euros, 33 euros par journée de stationnement. J’ai la chance de gagner correctement ma vie : cette somme ne va pas me ruiner. Mais elle me semble quand même disproportionnée par rapport au service rendu, l’occupation pure et simple d’une surface de béton d’une quinzaine de mètres carrés. Avec un Smic horaire net à 7,23 euros, un smicard doit consacrer les deux tiers de son revenu journalier pour s’offrir ce luxe. Rapporté au mois, ça fait 990 euros, soit plus qu’un studio parisien de 25 m2, dont les loyers sont pourtant excessivement élevés. (En réalité, les coûts du parking sont dégressifs, mais on en est encore à 210 euros pour la semaine – 30 euros/jour – et 400 euros le mois -13 euros/jour – somme avec laquelle on peut se payer un studio en province et qui représente toujours un bon tiers de salaire minimum.) A noter également que cette place de stationnement m’est revenue à près de la moitié du prix du vol qui m’a conduit à 2 000 kilomètres. Il peut même arriver que cette place qui a certes demandé un investissement initial à son propriétaire, mais qui ne requiert que très peu de frais de fonctionnement et d’entretien, coûte plus cher que certains billets low cost.

Plastique

Rester immobile sur une dalle de béton finit ainsi par être plus onéreux que parcourir des milliers de kilomètres. Comment en est-on arrivé à ce genre d’aberration économique qui défie le bon sens et montre la perversion des fameuses « lois du marché » ? Un exemple du même acabit me revient en mémoire. Il y a un peu plus d’un an, mon engagement chez Orange touchant à sa fin, une commerciale de cette entreprise m’appelle pour me proposer de remplacer mon « vieil » iPhone 3 (il avait deux ans !) par un iPhone 4 – d’une valeur, à l’époque d’environ 600 euros – au prix de… 9 euros, pourvu que je rempile pour 24 mois. Comment refuser l’aubaine ? Une fois reçu ce bel objet, me voici en quête d’une protection. Coût de ces vulgaires morceaux de plastique : entre 15 et 30 euros, deux à trois fois plus, pour moi, que mon merveilleux objet technologique. Et travaillant dans le packaging, je connais le coût de revient de ces coques : moins d’un euro pour les plus sophistiquées.

Plus amusant encore. Ce nouvel appareil étant doté d’une carte Micro Sim, il faut un adaptateur pour pouvoir utiliser celle-ci dans un autre téléphone ayant une Sim normale. L’objet, 2 cm2 de plastique évidé, se trouve dans le commerce à 7 euros pièce, quasiment le prix du téléphone. Au total, les équipements annexes ont quadruplé la dépense.

Concurrence

On peut, bien sûr, développer des explications économiques à tout cela et je ne les ignore pas. Dans le cas des parkings d’aéroports, on évoquera le manque de concurrence puisque les sociétés aéroportuaires en ont le monopole et qu’il est impossible de stationner ailleurs. Mais que dire alors des parkings parisiens, dont les tarifs sont tout aussi unanimement prohibitifs (comme on y reste moins longtemps, on s’en aperçoit moins) alors qu’ils sont gérés par des sociétés théoriquement concurrentes ? L’économiste répondra doctement que c’est, cette fois-ci, la pression de la demande qui fait monter les prix : il n’y a jamais assez de place pour se garer, ce qui revient à offrir aux sociétés de parking un marché captif et contraint. Quant à mon téléphone à prix cassé, il faudra, pour lui, que je loue la concurrence entre les opérateurs (je ne suis évidemment pas dupe du fait que je paye intégralement mon téléphone dans mon abonnement) qui pourtant ne semble pas s’exercer efficacement chez les vendeurs de coques et autres accessoires quand ils me proposent des vessies au prix des lanternes.

Marché

Ainsi la sacro-sainte concurrence fonctionne-t-elle à géométrie variable pour disparaître complètement quand le brave consommateur est pris en otage d’un parking obligatoire ou d’une autoroute à péage. Et, dans ce cas, les merveilleuses lois du marché sont incapables de réguler quoi que ce soit. Ou pire encore, elles conduisent à cette aberration que je dénonçais plus haut : ce qui ne coûte rien ou presque – un bout de plastique, une dalle de béton – se vend cher, ce qui coûte cher – un avion, son personnel, son carburant, un produit de haute technologie, le travail humain – ne vaut plus rien ou presque. J’attends l’économiste que me montrera que ces lois du marché sont efficaces et rationnelles.

Claude-Jean Desvignes
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