Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Territoire et entreprise : un environnement commun

En ce mois de mai 2012, le CJD publie un rapport sur le « Dialogue social territorial », montrant combien la mutualisation des ressources, la proximité du terrain et la coopération au sein d’un même territoire peuvent être source de développement et de meilleures relations sociales. Le rapprochement entre entreprise et territoire a toujours été une préoccupation du CJD. En témoigne ici, avec humour, cet extrait (chapitre 6) du livre « La surprenante histoire de Claude-Jean Desvignes, jeune dirigeant », publié en 2004 (Éditions d’Organisation).

Jeudi 7 novembre 2002

Ce soir, cocktail à la CCI. Je ne sais même plus trop quel en était le prétexte, la présentation des nouveaux projets 2003, je crois. Mais comme je suis arrivé en retard, je me suis rendu tout de suite à la case buffet, sans passer par la case conférence. D’habitude, j’évite ce genre de pince-fesses : les propos convenus qui s’y échangent me plongent dans un immarcescible ennui. Pour une fois, j’avais envie de voir comment étaient employés « les centimes additionnels » à la généreuse taxe professionnelle que je verse, lesquels centimes financent en partie cette institution. Donc, j’y allais plutôt dans un esprit critique, parce que j’ai le sentiment que ces instances officielles sont ronronnantes et ne sont pas d’une grande utilité.

Le cocktail dont je reviens (fort bien pourvu au demeurant) n’a pas radicalement transformé ce sentiment. Du moins lui ai-je trouvé une utilité : j’ai pu y retrouver d’autres chefs d’entreprise de ma connaissance et discuter avec eux un peu plus profondément qu’à l’accoutumée. La discussion s’est d’ailleurs terminée au bistrot avec trois d’entre eux.

De quoi avons-nous parlé ? Essentiellement du fait que nous ne nous parlions pas assez ! Que nous ne nous connaissions que superficiellement. Tous nous partageons cette sensation de solitude, que j’ai déjà évoquée dans les pages de ce journal. Solitude face aux salariés, aux décisions, à l’administration, à l’avenir… Pourtant, nous nous posons les mêmes questions, nous faisons face aux mêmes problèmes, quel que soit notre type d’activité. Mais, chacun, nous avons tendance à chercher nos propres solutions, à vouloir réinventer la roue à chaque fois, comme si nous avions honte de demander conseil à un autre. Ce serait avouer une faiblesse que de reconnaître, face à un de nos pairs, que nous sommes désemparés devant telle ou telle situation ! Le chef doit toujours être fort et sûr de son fait.

L’ambiance amicale aidant, nous nous sommes livrés à un salutaire petit jeu de la vérité qui nous a amenés à admettre que nous avions besoin les uns des autres, que l’heure était moins désormais à la compétition qu’à la recherche de partenariats. Et dans l’euphorie d’un excellent armagnac ténarèze 1979, nous avons même commencé à rédiger sur la nappe en papier les principes d’un meilleur travail commun. Je les retranscris tels quels, en y ajoutant les quelques commentaires que nous avons fait oralement :

- constituer un groupe de diagnostic mutuel (c’est-à-dire nous aider mutuellement et à tour de rôle à évaluer les forces, les faiblesses, les potentialités de chacune de nos entreprises. Évidemment, pas question pour les autres de « juger » l’entreprise. Simplement, conduire son responsable à se poser les bonnes questions sur ses pratiques et sur la bonne marche de son entreprise).

- nous organiser en réseau de coopération régional (nous serons plus forts si nous pouvons faire appel à un réseau de personnes et de capacités communes. Par exemple, nous devons agir sur le développement des compétences et de l’emploi dans notre bassin économique en travaillant avec les écoles et les universités, les systèmes de formation continue, les agences pour l’emploi… sans doute aussi s’investir - et investir - dans des pépinières d’entreprises, parrainer et accompagner des créateurs d’entreprise).

- s’engager dans les instances territoriales (là, nous avons fait notre mea culpa. A-t-on le droit de râler contre l’inertie des institutions tout en négligeant d’y participer ? Nous avons donc décidé de nous engager dans les instances locales de concertation et de décision, y compris les CCI - et de pousser nos cadres à faire de même - pour pouvoir mieux faire entendre nos voix de PME).

Évidemment, vu ce que nous étions en train de consommer et le quatuor que nous formions, nous nous sommes autoproclamés les Armagnac, avec pour devise « un pour tous, tous pour un ». Saurons-nous être les « mousquetaires » de notre région et participer plus directement et plus activement à son développement (parce qu’il faut quand même rappeler qu’on y participe déjà au travers des emplois que nous fournissons et des impôts que nous versons) ? Je ne sais pas, parce que c’est encore du temps en plus qu’il faudra prendre sur nos autres activités, voire sur ce qui nous reste de loisirs. Mais cette joyeuse séance de palabre au Café de l’Industrie (c’est bien son nom, ça ne s’invente pas) aura au moins eu le mérite de nous faire prendre conscience qu’il nous fallait sortir de nos forteresses, que notre business dépendait aussi de la bonne santé du territoire qui nous entourait et que nous pouvions, chacun à notre mesure, contribuer à l’amélioration de cette santé territoriale.

N’est-ce pas là ce que l’on appelle aujourd’hui « la responsabilité sociale de l’entreprise » ? Je trouve cette expression un peu réductrice. Et toujours cette manie de séparer le social et l’économique, comme s’ils n’étaient pas indéfectiblement liés. Le fordisme a pourtant assez montré que pour vendre des voitures, il fallait des ouvriers suffisamment bien payés et assurés du lendemain pour qu’ils puissent les acheter. Le paysage économique a évolué depuis Henri Ford, mais le principe fondamental reste le même : aucune entreprise ne peut croître durablement dans le désert.

L’entreprise est une affaire privée. Mais comment nier qu’elle vit dans une relation d’interdépendance de plus en plus forte avec « le monde extérieur » et la sphère publique ? Pour se développer, Pakéo a besoin d’un bon réseau de communication et de transport, de personnel bien formé, d’un système de santé efficace, d’un cadre de vie attirant pour les salariés, d’écoles pour leurs enfants, d’infrastructures de loisirs, etc. On me dira que ce n’est pas nouveau et que c’est à cela que servent les impôts, en particulier les impôts locaux, ainsi que les charges sociales. Peut-on se débarrasser aussi rapidement de la question ? Le dynamisme d’une région ne dépend pas seulement de l’argent qu’on y injecte par ce biais. Il découle tout autant des projets qui s’y construisent et donc des hommes et des femmes qui sont derrière ces projets. Et si nous, chefs d’entreprise, qui sommes gens d’action, nous ne nous impliquons pas dans ces projets, qui le fera ? Il ne s’agit pas de se substituer aux élus, dont c’est le rôle premier, mais d’intervenir là où nous avons légitimité à faire des propositions : l’emploi, la création d’entreprise, la formation, comme nous l’avons souligné dans notre charte du Café de l’Industrie.

Je me souviens du début des années 1990 où je ne sais plus qui avait lancé le concept très controversé « d’entreprise citoyenne ». Je venais moi-même de créer Pakéo et j’étais entièrement absorbé par cette phase initiale où l’on ne pense que par et pour son entreprise. Comme beaucoup, j’ai trouvé cette idée d’entreprise citoyenne un peu délirante, utopique, voire dangereuse. Chacun son territoire, pensais-je, à moi mon entreprise, aux élus et à l’administration, la cité - et les vaches seront bien gardées. Les gens qui ont développé ce concept étaient sans doute trop en avance par rapport à l’évolution des esprits. Et puis, il a été récupéré par quelques grandes entreprises qui en ont fait un outil de marketing. Aujourd’hui, il est probable qu’il serait mieux compris.

Comment ne pas voir que l’entreprise fait partie de la cité et qu’elles ont besoin mutuellement l’une de l’autre pour vivre et se développer. Bien sûr, certaines entreprises peuvent pratiquer le nomadisme et épuiser les ressources disponibles sur un territoire avant d’aller chercher de nouvelles ressources ailleurs. Une telle attitude de prédation à outrance relève pour moi de l’impéritie autant que de l’irresponsabilité depuis que nous savons qu’aucune ressource, y compris la demande, n’est inépuisable.

Plus j’y réfléchis, cette nuit, en en parlant avec « Moi » et au fur et à mesure que les vapeurs du ténarèze et la légère ébriété mentale qui les accompagnait se dissipent, plus je comprends combien la gestion équilibrée des ressources est indispensable à la survie des entreprises. Je ne pense pas seulement aux ressources matérielles, mais, dans un sens plus général à tout ce qui permet à l’entreprise de s’installer, d’exister, de s’enraciner dans son environnement extérieur. Je dois être attentif à ce que s’y maintiennent la qualité de vie, le niveau de formation, la satisfaction sociale, la fiabilité des infrastructures, l’efficacité des services, la dynamique d’innovation, la richesse globale…, comme j’essaie d’être attentif à ces mêmes éléments à l’intérieur même de mon entreprise.

Cette nécessité de bonne gestion interne s’élargit vers l’extérieur parce que les frontières entre l’entreprise et la cité sont de plus en plus perméables. Encore une fois, il n’est pas question que les entreprises prennent en charge la vie de la cité, comme cela a pu arriver dans certaines entreprises « paternalistes » des débuts de l’ère industrielle et se poursuit dans certains pays du tiers monde où des multinationales créent leurs hôpitaux, leurs écoles, leur système social, leurs logements… Mais le bon développement d’une entreprise exige désormais que son dirigeant garde un œil sur les tableaux de bord du territoire où elle est implantée et soit capable d’intervenir à bon escient pour éviter toute perte de ressource essentielle.

Ce qu’on appelle responsabilité sociale de l’entreprise me paraît aussi bien, vu sous cet aspect, comme une réelle responsabilité économique. Moi qui, par exemple, ai toujours des difficultés à recruter de bons professionnels du packaging et qui suis, la plupart du temps, obligé de les former moi-même, ne devrais-je pas susciter la création d’une formation spécialisée dans ce domaine à l’IUT de ma ville ? Et proposer éventuellement que mes collaborateurs et moi-même y donnions des cours ? N’est-ce pas de l’intérêt de Pakéo aussi bien que de l’IUT ? Ce serait un début.

Il y a un paradoxe. Les PME constituent le tissu économique de base des régions, elles en sont souvent la principale source de richesse et les premières créatrices d’emploi, mais elles laissent les grandes entreprises prendre la plupart des initiatives locales et se faire valoir auprès des collectivités. Sans doute chaque dirigeant de PME se sent-il trop « petit » pour espérer avoir une réelle influence sur sa région et voir ses propositions prises en considération ? Mais maintenant que les Armagnac se sont réunis, à nous de jouer ! L’union fait la force.

Bruno Tilliette (2004)
Le 14-05-2012
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