Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Facebook la tulipe

On l’apprend dans toutes les bonnes écoles de commerce. La crise de la tulipe, en 1636 – il n’y a pas loin de 400 ans, donc - fut vraisemblablement la première bulle spéculative de l’histoire, avant même la naissance du libéralisme économique (Adam Smith, son père fondateur, est né en 1723).

De quoi s’agit-il ? D’un d’engouement irrationnel pour cette fleur venue de Turquie, et, à l’époque, un peu compliquée à cultiver. Elle devient un objet de luxe et une sorte de bourse du commerce se met en place aux Pays-Bas, le pays producteur, où se négocient des contrats à terme de tulipes. Au plus fort de la spéculation, un seul bulbe peut valoir quinze années de salaire d’un artisan spécialisé ou le prix d’un carrosse avec ses chevaux et son harnachement, voire deux maisons, jusqu’à ce qu’évidemment les cours s’effondrent totalement, une chute de 99,99 %. Toute l’économie néerlandaise en fut fortement ébranlée. Ahurissant !

Tellement ahurissant et incompréhensible pour les tenants dogmatiques de « l’efficience du marché » et de sa « rationalité » supposée qu’ils remettent aujourd’hui en cause l’énormité de cette crise et lui cherchent désespérément des ressorts autres que psychologiques ou mimétiques. L’un veut y voir les conséquences de l’accalmie dans la Guerre de Trente Ans, qui relance la demande. L’autre, les effets d’une loi sur les contrats de vente. Un troisième propose des modèles mathématiques qui écartent l’hypothèse insupportable d’une hystérie spéculative totalement déconnectée de la réalité du marché. A moins que cela ne soit dû à la peste bubonique qui sévissait à Haarlem, le foyer des échanges tulipiens ? [1]

Commerce du vent

On apprend cette histoire dans toutes les bonnes études d’économie, donc. Mais ni les étudiants, ni même les économistes professeurs n’en tirent aucune leçon puisque, depuis, les bulles spéculatives se succèdent avec une belle régularité, avec, à chaque fois, le même emballement irrationnel pour un produit surévalué, suivi du même effondrement déceptif. Quand reconnaîtrons-nous que notre système économique fonctionne beaucoup plus sur un syndrome maniaco-dépressif que sur l’équilibre de l’offre et de la demande ?

Le dernier avatar en date de la tulipomanie du XVIIe siècle n’est-il pas la récente et foireuse introduction en bourse de Facebook ? Ne sommes-nous pas en train d’assister à une nouvelle illustration de ce « commerce du vent », comme on a aussi appelé le krach de la tulipe, avec la survalorisation délirante de ce réseau social ? Ne fallait-il pas une bonne dose d’auto-allumage de la part des économistes, des banquiers, et des journalistes qui ont suivi sans moufter, pour croire qu’une société qui fait à peine quatre milliards de dollars de chiffre d’affaires annuel et 500 millions de bénéfices pouvaient soudain valoir 25 fois plus, par la seule magie de son introduction en bourse et du survêtement à capuche de son fondateur, Mark Zuckerberg ?

Facebookomanie

Quel économiste va nous montrer qu’il y avait une quelconque cohérence à acheter cette entreprise aussi cher ? Ses neuf cents millions d’adeptes ? Et les autres centaines de millions qu’elle ne va pas manquer de recruter ? Soit, mais faisons un calcul tout bête, en arrondissant les chiffres. Un milliard de membres, 4 milliards de dollars de CA, cela ne fait jamais qu’un gain de 4 dollars par personne connectée. Admettons, même si l’hypothèse est totalement farfelue, que toute l’humanité, 7 milliards d'humains, devienne facebookomane, ça ne fait jamais, au bout du compte, que 28 milliards de chiffre d’affaires. Il faudrait multiplier encore ce chiffre par quatre pour arriver à nos 100 milliards. Les investisseurs vont mettre du temps à rentabiliser leur mise…

Bien sûr, ce qu’ils espèrent surtout, c’est que Facebook augmente le CA par membre. Mais là encore, il faudrait le multiplier par vingt-cinq. Or le modèle économique du réseau social repose à 85 % sur les rentrées publicitaires dont on sait qu’elles ne sont pas extensibles à l’infini et que la bataille fait rage pour se les partager.

Autrement dit, et en étant un peu optimiste sur son potentiel de croissance, cette entreprise vaut, raisonnablement, entre cinq et dix milliards de dollars. Tout chef d’entreprise un peu avisé le sait. Ce qui n’empêchera pas que pour contrer cette démonstration de bon sens, de brillants économistes au service des banques vont élaborer des modèles compliqués pour prouver que ce qui ne vaut pas grand-chose doit s’acheter très cher. Et justement, derrière cette opération Facebook, il y a des banques « conseils », toujours les mêmes, Morgan Stanley, Goldman Sachs, JPMorgan, qui sont notamment rémunérées en fonction du prix d’entrée en bourse. Bizarre ?

Humeurs bipolaires

On me dira que le marché a finalement bien fonctionné, puisqu’il n’a pas suivi et a rétabli rapidement des cours plus réalistes (mais encore très élevés. Va-t-on assister à un effondrement total ?). Certes, la spéculation délirante a peut-être, cette fois-ci, été tuée dans l’œuf. Mais la tentative a bien eu lieu de jouer sur le rêve de gains irréalistes et beaucoup vont y laisser des plumes. Me dira-t-on aussi qu’il est dans la logique économique de parier les yeux fermés 100 milliards de dollars sur une start-up qui en vaut 4, et de craindre de prêter la même somme à un pays comme la France qui pèse près de 3 000 milliards de dollars de PIB ? Étonnant comportement des investisseurs dont on a du mal à comprendre sur quoi repose la confiance qu’ils accordent aux uns ou aux autres.

Décidément, ce n’est pas tant notre économie qui est malade que ceux qui jouent avec, au gré de leurs humeurs bipolaires.



[1] Merci à l’article « Tulipomanie» de Wikipedia qui a rafraîchi ma mémoire sur le sujet.

Claude-Jean Desvignes
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