Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

I’m a poor lonesome Kirghize

Cet été, je vais randonner à cheval une quinzaine de jours en Kirghizie, là-bas, en Asie centrale, à la frontière de la Chine, un pays de hautes montagnes, très enclavé et assez pauvre. Le salaire mensuel moyen y avoisine les 70 dollars. Mais la notion de salaire a-t-elle un sens dans cette région de nomades et de paysans où chacun vit de ce qu’il produit ?

Pouvoir me payer une telle expédition est évidemment un luxe au regard de ce que peuvent s’acheter ces populations, presque 3 ans de leur revenu moyen. Et je n’aurai pas l’outrecuidance de prétendre que c’est pour « leur bien », pour leur apporter notre belle devise occidentale que j’effectue ce périple touristique. Certes, ils en recevront quelques miettes, mais c’est certainement moi qui retirerai le plus de profit de cette randonnée dans un ailleurs exotique.

J’aime les voyages à cheval. A peine ai-je enfourché ma monture que, déjà, j’oublie tous mes soucis de chef d’entreprise et me déconnecte de ces appareils diaboliques qui nous donnent l’illusion d’être reliés en permanence avec la totalité du monde alors même que nous ignorons qui est notre voisin. Les routes fréquentées s’éloignent, les chemins s’étrécissent et les autres, avec qui l’on chevauche, se rapprochent. Il n’y a plus que les forêts et les champs traversés, l’immanence des couleurs, le bruit des sabots et celui de la terre. Il n’y a plus de projets ni de regrets, de passé ni de futur, seulement de la présence et de la vie.

Une culture de la précarité

Mais il y a plus que cela encore, et ce « plus », paradoxalement, est l’expérience du « moins ». Cette randonnée kirghize, je l’ai choisie aussi pour sa rusticité. J’y dormirai sous la tente, parfois, confort suprême, sous la yourte. L’eau, pour se laver, sera celle des sources et des torrents, des douches chaudes ne sont possibles qu’au départ et à l’arrivée. La nourriture sera cuite au feu de bois. Les nuits seront froides, en haute altitude, et sans chauffage. Le corps sera sollicité. Et mes euros ne serviront pas à grand-chose, dans des contrées sans boutiques. Pourtant, je le sais, parce que je l’ai déjà vécu plusieurs fois, je serai heureux de cette simplicité, de ces rencontres avec ces nomades très différents de moi, mais dont je tenterai de partager l’humanité, par gestes. Je reviendrai, bien sûr, heureux tout autant de retrouver ma maison tiède et mon bain quotidien, l’abondance des nourritures et la facilité de transport, incapable de m’adapter durablement à la précarité à laquelle ces peuples sont habitués et dont ils ont fait leur culture.

Je ne suis pas naïf : je ne pourrai pas m’offrir cette expérience de la frugalité et du retour à une vie plus simple, sans la logistique de la société développée et technologique dans laquelle je vis : elle me permet d’organiser mon voyage sur internet, de m’équiper correctement pour ne pas souffrir, d’emporter des médicaments, de prendre l’avion, et d’avoir une assurance rapatriement en cas de coup dur. Il s’agit donc bien d’un « jeu » de riche. Pour autant, l’expérience, si elle n’est pas risquée, sera réelle. C’est bien moi qui, physiquement, intellectuellement et émotionnellement, éprouverai cette frugalité et cette simplicité qui me permettront de prendre du recul sur notre apparente prospérité européenne.

Le suicide ou la mort

Et j’espère, secrètement, trouver dans cet aller-retour des réponses à nos contradictions d’aujourd’hui, des voies de transformation pour nos sociétés prises en tenaille entre le « toujours plus » sur lequel elles se sont construites et le « beaucoup moins » qui semble leur être promis, moins en raison de la crise économique actuelle, que de celle, beaucoup plus profonde, de l’épuisement des ressources naturelles.

Nous avons tous plus ou moins conscience, aujourd’hui, que la débauche consommatrice ne peut plus continuer comme avant. Mais nous sommes incapables de l’arrêter. Le récent sommet Rio+20 en est la confirmation flagrante. Les pays dits « émergents », mais désormais largement hors d’eau, ne voient pas pourquoi ils ne se vautreraient pas avec délice dans la même profusion matérielle que nous. Nous n’avons, de fait, aucune leçon à leur donner, nous qui sommes passés maîtres du gaspillage avant de faire semblant de venir benoîtement à résipiscence.

Le problème, tel que nous nous posons, apparaît sans issue. Soit nous renonçons à toute perspective de croissance, et notre système économique, qui ne tient que sur elle, s’effondrera très rapidement. Soit nous nous acharnons sur la route du toujours plus pour faire durer le système quelques années encore avant que cette politique de la terre brûlée ne le condamne également. Autrement dit, soit nous nous suicidons tout de suite, soit nous attendons la mort en espérant un improbable miracle. Pour l’instant, nous avons choisi la seconde solution : continuons comme avant, on verra bien.

Moins, mais mieux

N’y a-t-il pas, quand même, une autre voie possible : celle du moins, mais mieux ? C’est-à-dire, arrêter de penser la qualité de la vie en termes de quantité, nous désintoxiquer de cette croyance que notre bonheur se mesure à la profusion des objets que nous possédons. Il faudra qu’un jour nous puissions nous dire que nous en avons assez pour vivre correctement et que nous sommes en train de nous ensevelir sous leur accumulation déraisonnable.

Mais c’est bien à chacun de nous de le reconnaître, car aucun gouvernant ne sera capable de nous le dire, de peur de nous déplaire. C’est à chacun d’entre nous de faire l’expérience et de comprendre que l’on peut vivre heureux avec beaucoup moins que ce que nous croyons nécessaire.

Personnellement, je n’ai pas encore fait ce chemin, je suis encore trop encombré d’inutile. Mais peut-être, au rythme de mon cheval kirghize, je commencerai à m’y engager.

Claude-Jean Desvignes
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