Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


L’entreprise vivante, pour moi, pour nous, pour eux.

Michel Adam
Dans son dernier livre, Réinventer l’entrepreneuriat, pour soi, pour nous, pour eux (l’Harmattan, 2009), Michel Adam, spécialiste de l’économie sociale et professeur à l’Université de Poitiers, s’appuie sur sa propre expérience de chef d’entreprise pour développer une autre vision de l’entrepreneuriat. Au rebours de nombre de théories mécanistes et réductrices, il fait le portrait d’une entreprise vivante, plurielle, multiforme et indispensable à la société. Entretien avec cet entrepreneur passionné.




Dirigeant : Votre livre s’appelle « Réinventer l’entrepreneuriat ». Mais ne cherche-t-il pas tout autant à « réhabiliter » l’entrepreneuriat ?

Michel Adam : Après un précédent ouvrage consacré aux multiples rapports du travail et de l’emploi[1], je m’intéresse plus précisément dans ce livre à la transformation du travail en emploi. Et qui fait cette transformation ? C’est le créateur d’entreprise, même s’il s’agit parfois seulement de son propre emploi. Cette transformation-là est fondamentale, risquée et indispensable pour la société. C’est, pour ceux qui s’y lancent, un moment essentiel de leur vie. Elle donne un intense sentiment d’exister dans et par son action.

D. : L’entrepreneur est donc un personnage central de la société ?

M. A. : Oui, mais attention, équilibrons les choses. Il faut lui faire droit, peut-être beaucoup plus qu’on ne le fait aujourd’hui, sans le faire roi. Il est un personnage parmi d’autres. Tout le monde ne peut pas devenir entrepreneur. Même si, comme disait Henri Le Marois, un des fondateurs des Boutiques de gestion[2], « on ne naît pas entrepreneur, on le devient », il n’y aura pas que des entrepreneurs dans la société et tout ne se résume pas au mécanisme de l’entrepreneuriat. (Voir vidéo)


D. : Dans votre livre, vous développez un modèle ternaire de l’entreprise particulièrement intéressant et original, en montrant qu’il y a plusieurs chemins, plusieurs motivations possibles pour créer une entreprise ? Quel a été votre propre cheminement pour y parvenir ?

M. A. : Ce modèle m’est venu par ma propre histoire. Après avoir quitté un métier d’ingénieur chimiste et d’informaticien, je me suis engagé dans de nombreuses initiatives collectives, librairie différente, café coopératif, coopérative de conseils… J’ai appris la gestion en étant serveur de restaurant et j’ai dû faire une bonne douzaine de métiers. Voir ainsi la société sous différents angles est très enrichissant.

Comme j’aime autant réfléchir qu’agir, j’ai commencé à m’interroger sur les différentes pratiques d’entreprise et sur les différents entrepreneurs que j’ai rencontrés au gré de ce parcours multiple dans l’entreprise classique, dans l’économie sociale, dans les entreprises d’insertion. Tous, nous étions des créateurs d’entreprise, mais nous n’étions pas partis du même endroit.

C’est ce constat qui, dès 1989, m’a donné l’idée de ce modèle qui décrit trois chemins possibles pour arriver à la création d’entreprise.

Un très grand nombre d’entreprises sont d’abord créées « pour soi », on se met à son compte pour gagner sa vie, développer un projet, nourrir sa famille, avec de multiples statuts.

Ensuite, et j’en ai fait partie, il y a des gens qui se mettent à plusieurs pour démarrer leur entreprise, également sous des formes juridiques variées (associations, Scop, Mutuelles…) qu’on a tendance à regrouper, de manière parfois excessive, sous le terme d’économie sociale. C’est du collectif, ce que j’appelle l’entreprise « pour nous ».

Et puis, sont apparues, vers les années 1985-1986, les entreprises d’insertion par l’activité économique qui représentent le « pour eux », puisque leur but est d’aider ceux qui sont très loin de l’emploi à revenir à l’emploi ordinaire, sans passer par la case formation classique qui ne marche plus avec eux, mais par un travail formateur.

Chacune de ces formes a sa légitimité, son utilité sociale. Le « pour moi » correspond à une fonction d’initiative, de prise de risque qui est vitale pour la société. Plus personne ne rêve d’une société administrée… Le « pour nous » est la mise en partage d’un certain nombre de fonctions qu’on a du mal à exercer seul, c’est la dimension collective. Le « pour eux » a une fonction d’aide à l’inclusion - ne laisser personne sur le bord de la route -, une fonction éthique de cohésion sociale, une dimension civique.

Ces trois chemins ont donc tous une légitimité réelle, mais partielle. Cela m’a conduit à réfléchir à un principe de légitimité plurielle pour que toutes ces entreprises, qui sont là, qui existent, qui sont complémentaires, qui commencent à interagir entre elles, à s’hybrider, puissent coexister, être chacune reconnues pour ce qu’elles apportent. Et finalement, j’en suis venu à développer les fondements à la fois juridiques et éthiques d’une économie plurielle.

D. : Chaque entreprise ne devrait-elle pas avoir un peu de ces trois dimensions ?

M.A. : Bien entendu. Pour le comprendre, on peut faire appel à la « pensée complexe » telle que la développe Edgar Morin à qui je dois beaucoup, et notamment à ce qu’il appelle le principe « hologrammatique ». L’hologramme est un modèle physique, en optique qui nous montre que, dans la réalité, la partie contient aussi le tout, contrairement au modèle mécanique et analytique auquel nous sommes habitués. Moi qui fais sans cesse des allers-retours entre sciences dures et sciences sociales, ce modèle m’a tout de suite passionné. Je l’ai d’abord appliqué à l’association dont je montre, dans un premier livre[3], qu’elle est un hologramme de toute la société. Puis, passant à la création d’entreprise, je me suis aperçu que l’entreprise réelle, vivante, parfois douloureuse, parfois miraculeuse, a absolument besoin de ces trois dimensions pour que chacun puisse s’y retrouver. Il faut qu’il y ait du « pour moi », en terme d’intérêt économique, mais aussi en termes de reconnaissance et de dignité, du « pour nous », parce qu’une véritable entreprise, c’est une équipe, un équipage qui coopère pour produire et vendre, et du « pour eux », car, comme le dit si bien le CJD lui-même, une entreprise ne peut pas rester prospère dans un océan de misère. On peut d’autant moins ignorer le « eux », que si l’on y réfléchit, les premiers « eux » de l’entreprise, ce sont les clients avec qui on va essayer de faire un « nous » en les fidélisant.

L’entreprise vivante et vivable doit être tridimensionnelle quel que soit son statut. L’entreprise citoyenne, telle que la conçoit le CJD, est, pour moi, au centre de ce triangle.

D. : La performance globale, qui est justement, pour le CJD, la mise en pratique concrète de l’entreprise citoyenne, est-elle conforme à ce modèle quand elle recherche l’équilibre en l’économique, le social et l’environnemental ?

M. A. : La conjugaison de ces trois points de vue relève certainement du même schéma de pensée. Mais, il serait dangereux d’identifier le seul « pour moi » à l’économique, le « pour nous » au social, le « pour eux » au sociétal. Non, le « pour moi », par exemple, est à nouveau l’hologramme des trois. Je ne suis pas qu’un calculateur égoïste, même si je le suis toujours un peu. Donc, dans mon « pour moi », je fais entrer les trois dimensions. Il m’arrive d’être généreux et de faire du « pour eux », et j’ai besoin d’un « pour nous », j’en suis né. L’être humain est un être social, il n’existe pas sans les autres, ses parents, sa famille, ceux qui l’entourent. De même, quand je m’intéresse au « pour eux » en évitant de dégrader l’environnement, c’est aussi « pour moi », pour améliorer mon cadre de vie. Les trois chemins se retrouvent et s’interpénètrent ainsi dans chacune des dimensions économique, sociale et sociétale.

D. : L’entreprise classique est tout de même aujourd’hui sous la coupe d’un « pour moi » dominant. Comment la rendre moins « égoïste » ?

M. A. : Comment, en effet, mieux équilibrer le « pour moi », le « pour nous » et le « pour eux » dans l’entreprise ? On peut passer par la loi. Elle incite, elle donne des cadres comme par exemple l’obligation d’un bilan sociétal. En France, ça finit par être utile. Mais cela ne remplacera pas la démarche des personnes.

On ne peut parvenir à cet équilibre, qui ne sera jamais définitif, qui restera toujours fragile et éphémère, qu’en interrogeant le point de vue de chacun. Je ne peux pas décréter, en tant que patron, « nous sommes tous heureux, garde-à-vous ! », ce qui serait une injonction paradoxale. Je ne peux pas dire à la place de l’autre en quoi son « pour moi » s’y retrouve dans ce qu’il fait. Je ne peux le savoir qu’en le lui demandant. Cela suppose de mettre en place des outils, un référentiel « coopératif » adapté à chaque entreprise, utilisé au minimum une fois par an pour mesurer, tous ensemble, ce qui a marché ou n’a pas marché, ce qui est bien vécu ou mal vécu. C’est un moyen pour que tous les « pour moi » s’expriment, que le « pour nous » se renforce et que l’on se repose régulièrement la question du « pour eux ». La transformation – ce qu’Edgar Morin appelle la métamorphose qualitative - ne peut passer que par un dispositif de parole individuel et collectif.

D. : On ne s’écoute pas assez dans les entreprises ?

M. A. : Si on ne veut pas être peu à peu réifié, fossilisé par la logique institutionnelle, les procédures, l’inertie du fonctionnement de l’entreprise, il faut sans cesse réintroduire de l’humain et donc de la parole. Cela permet à tout le monde de s’exprimer et ensuite de construire un point de vue commun dans lequel chacun se reconnaît en partie. Ce que Jean Monnet, ce génial entrepreneur, appelait « construire la vue d’ensemble ».

Dans l’entreprise, comme dans chaque collectif humain, il faut à la fois que le niveau individuel et le niveau collectif coexistent et s’interpénètrent. Le collectif n’a pas vocation à détruire l’individuel et l’individuel n’a pas vocation à dire que le collectif n’existe pas. Trouvons des outils qui fassent le lien entre la technique et l’éthique. Il en existe. Et adaptons-les à chaque contexte.


Bio

Michel Adam, ingénieur (Chimie Paris) mais formé aussi par Sciences Po Paris et un DESS de GRH - Développement Local à Paris XII, est cofondateur d'entreprises alternatives, des Boutiques de Gestion, du Bilan Sociétal du Centre des Jeunes Dirigeants de l'Économie Sociale et du réseau IRIS des structures d'insertion par l'activité économique (IAE). Membre actif du bureau du réseau MCX pour la modélisation de la complexité fondé par Jean-Louis Le Moigne et Edgar Morin, il enseigne à l'Université de Poitiers.



[1] Pour une écologie du travail humain. Travail et emploi : divorce ou mutation ?préface d’Hugues Sibille, L’Harmattan, 2008.

[2] Nées en 1980, les Boutiques de gestion ont pour mission de promouvoir, soutenir et accompagner la création et le développement des petites entreprises. Il en existe aujourd’hui 400 dans toute la France.

[3] L’Association, image de la société, préface de Henry Noguès, L’Harmattan, 2008 (2005), 2eédition revue et augmentée.

Bruno Tilliette
Le 29-03-2010
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