Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Payer plus pour gagner plus…

Gilles Le Blanc
A force de réduire les coûts des produits et de toujours vouloir payer "moins cher", n'est-on pas en train d'étouffer l'économie ? Interview de Gilles Le Blanc, professeur d'économie à l'École des Mines de Paris.

Jeune Dirigeant : Écraser les prix finit toujours, à terme, par écraser les salaires, puis par supprimer des emplois. Que se passerait-il si on inversait la tendance et si on payait les marchandises à leur juste prix ?

Gilles Le Blanc : Trois facteurs combinés expliquent cette priorité donnée par le passé à la baisse permanente des coûts. D'abord, dans notre modèle économique français, la consommation est le moteur principal. Or, dans ces années de faible croissance, voire de stagnation du pouvoir d'achat, le maintien du niveau de consommation se traduit par une pression forte sur les prix. Ensuite, beaucoup d'industriels produisent avant tout pour le marché domestique. Enfin, depuis une dizaine d'années, la France subit la concurrence de nouveaux acteurs qui bénéficient de coûts de production significativement moins élevés que les nôtres. Pour satisfaire les exigences de prix du marché domestique, les producteurs ont été contraint de s’adapter en cherchant à baisser leurs coûts. Une telle trajectoire n'est cependant pas soutenable parce que l'ajustement par les coûts se fait d’abord par la variable de la main-d'œuvre, or l'accroissement de la productivité du travail se heurte forcément à une limite. Cette spirale a commencé bien avant la crise.

J. D. : Donc, si l'un des paramètres change, si par exemple les coûts de la main-d'oeuvre augmentent dans les pays émergent, ça peut modifier l'équation ?

G. L. B. : Il y aura des dynamiques de rattrapage des salaires dans les pays émergents. En Chine, ça commence déjà, mais les producteurs se tourneront alors vers l'Indonésie, l'Afrique... Plus préoccupant, la pression continue sur les prix fait que les marges des entreprises sont faibles et limitent voire même éliminent leurs investissements, leurs efforts d'innovation et de formation. Entre temps, les machines vieillissent et combler un recul de l’investissement (-20 à -25 % en 2009) exigera plus tard un effort financier encore plus important. Si on veut s'en sortir, il ne faut pas changer seulement un terme de l'équation mais son ensemble.

J. D. : La France doit-elle suivre l'exemple de l'Allemagne qui exporte des produits hauts de gamme ?

G. L. B. : Rechercher des prix élevés, c'est une obligation parce que c'est un cercle vertueux. Pour ça, il faut proposer quelque chose de très performant, de très innovant, ou bien avec un service soit encore inexistant, soit de grande qualité. Et ce n'est possible que si vous avez investi, au sens large, y compris dans les hommes. Par conséquent, il faut admettre que le débouché principal ne pourra plus être automatiquement notre marché intérieur. Il faut viser, avec des produits plus haut de gamme, l'exportation dans des pays où une classe aisée sera capable de les payer plus cher. Y compris en Chine qui compte 100 millions de Chinois qui vivent au-dessus du niveau de vie français. Pourquoi ne leur vendrions-nous pas nos produits avec des prix élevés ?

J. D : Il faut produire autrement ?

G. L. B. : Une conséquence inévitable de ces nouvelles conditions de production est que les salariés du monde industriel vont fabriquer des biens qu'ils ne pourront plus s'acheter. Il s’agit d’une logique très différente de celle des années 1950-1960, où un ouvrier chez Renault allait travailler sur la chaîne d'assemblage de la 4L qu'il allait acheter plus tard. Le côté positif de cette rupture est la possibilité de garder en France des activités productives donc des emplois associés. A condition d’inventer le bon modèle d’offre et de gérer habilement la transition entre les deux logiques industrielles, de la quantité à la qualité.


Cet article est paru dans le numéro 97 du magazine Jeune Dirigeant.

propos recueillis par Thérèse Bouveret
Le 28-08-2012
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