Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Si loin, si proches…

Gontran Lejeune
Dans quel monde sommes-nous ? Vers quel monde allons-nous ? Ces deux questions existentielles, nous avons tous aujourd’hui beaucoup de mal à y répondre. Nous sommes déboussolés, nous avons perdu nos repères. Et c’est peut-être cette désorientation générale qui caractérise le plus la crise que nous vivons. S’il s’agissait seulement de traverser une tourmente et de franchir un cap au-delà duquel nous retrouverions l’accalmie des rivages connus, ce serait relativement simple. Mais nous sommes pris dans une tempête immense et nous ne savons pas où elle nous entraîne.

D’un côté, la mondialisation économique nous bouscule et remet radicalement en cause nos protections et nos certitudes anciennes. Mais surtout, elle semble nous condamner à l’impuissance. Sans même nous demander si c’est une bonne ou mauvaise chose, nous sentons bien que nous ne sommes pas à la mesure des problèmes qu’elle nous pose. Et cette démesure nous inhibe. Que pouvons-nous faire pour arrêter les guerres qui embrasent tant de pays, pour lutter contre la pauvreté, pour préserver la planète, pour endiguer le chômage, ou même, plus prosaïquement et plus égoïstement, pour faire baisser le prix de l’essence ? Ces forces nous dépassent. Nous avons l’impression que tout ce que nous pourrions entreprendre ne serait qu’un coup d’épée dans l’eau. La résignation, l’aquoibonisme nous guettent. Nous sommes tentés de courber l’échine en attendant que ça passe, sans même savoir si ça passera et comment nous en ressortirons.

Écrans multiples

De l’autre, la mondialisation virtuelle, créée par internet et ses succédanés, nous délocalise. Nous passons notre temps, par l’entremise de multiples écrans, à être absents de l’endroit où nous sommes. Nous habitons, de plus en plus souvent, un monde virtuel que nous regardons par nos fenêtres numériques et nous ne nous voyons plus dans le regard des autres.

Plus encore, nous commençons à penser au travers du prisme du virtuel. Naguère les concepts nous venaient de l’observation de la réalité. Nous apprenions la patience à travers l’observation de la lente poussée d’une fleur, nous déduisions la croissance de celle des arbres. Le paysan n’aurait sans doute pas pu dire grand-chose, scientifiquement, de la photosynthèse, mais il savait, d’expérience, en utiliser les effets. Aujourd’hui, c’est l’écologiste, né en ville, qui prétend lui dire comment il faut faire en s’appuyant sur des connaissances abstraites.

Vieilles recettes

Enfin, une sorte de gouvernance économique et politique mondiale, acharnée à préserver ses acquis ou incapable d’imaginer des solutions nouvelles, perpétue, quoi qu’elle en dise, les vieilles recettes d’un ultralibéralisme qui aboutit à la marchandisation généralisée de la société et sépare les individus. Notre réalité semble de plus en plus étrangère à cette oligarchie qui a l’œil rivé sur ses tableaux de bord. Nous ne sommes plus, pour elle, que des masses, des volumes, des pourcentages, des chiffres. Comme si l’on pouvait conduire une voiture en regardant uniquement la vitesse et la jauge, comme s’il ne fallait pas aussi être attentif à la route, aux passants, aux carrefours et utiliser sa tête, ses mains, ses pieds.

Fragilité salvatrice

Alors, impuissants face au monde, absents à nous-mêmes, déconnectés du concret, oubliés de nos dirigeants, laminés dans notre identité, nous avons tendance à nous replier sur nous-mêmes, à nous isoler dans notre bulle. Advienne que pourra ! Mais, précisément, c’est de là qu’il faut repartir, qu’il faut revenir au monde qui nous entoure. Comme toujours, notre faiblesse est notre force, notre fragilité nous sauve.

Nous ne pouvons rien face aux « grands problèmes », mais, rassurons-nous, personne n’y peut rien, même ceux qui se targuent de pouvoir. Car nul n’est plus capable de contrôler la complexité de nos sociétés dont les interactions sont infinies et immaîtrisables, nul n’a la possibilité de s’extraire du système pour agir dessus. Le seul moyen de faire bouger le système pour le changer, c’est de commencer à le modifier de l’intérieur, là où nous sommes, modestement, mais efficacement.

Retrouvons le sens de la proximité que nous avons perdu. Qui sommes-nous dans notre monde ? Que pouvons-nous y entreprendre ? Comment agir avec les autres qui sont autour de nous ?

Ici et maintenant

Il y a quelque temps, on disait qu’il fallait « penser global et agir local ». Inondés par les informations venues de toute la planète, nous nous sommes mis, de fait, à penser global. Mais nous avons peut-être un peu oublié le deuxième terme de la proposition. Aujourd’hui, nous n’avons plus besoin de chercher à penser global, car cela nous est devenu naturel : le monde dans son ensemble nous est omniprésent. Il convient plutôt de « relocaliser » notre pensée pour agir ici et maintenant. Le changement ne viendra pas d’en haut ou d’ailleurs, mais de la base. Il s’étendra de proche en proche par les entrelacs de nos actions collectives, par les réseaux, virtuels ou réels, auxquels nous appartenons, en raison de nos interdépendances.

Nous pouvons tous être les acteurs du changement auxquels nous aspirons et nous construire ensemble de nouveaux repères.

En regardant différemment ceux qui nous côtoient et que nous ne voyons plus, en nous interrogeant sur nos habitudes et nos préjugés, en nous impliquant au quotidien, nous sommes déjà en train de transformer le monde, de trouver des solutions aux problèmes réels qui se posent à nous. Et cela suffit pour avancer. Nous y gagnerons, de surcroît, le plaisir de rencontrer les autres, c’est-à-dire de retrouver notre humanité.

Cet article est paru dans le numéro 97 du magazine Jeune Dirigeant.
Gontran Lejeune
Le 13-08-2012
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