Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


« Écrire l’avenir, plutôt que le subir »

Jean-Paul Delevoye
Ancien Médiateur de la République et aujourd’hui président de CESE (Conseil économique, social et environnemental), Jean-Paul Delevoye s’alarme du « burn-out » de la société française. Dans son dernier livre, Reprenons-nous ! (ÉditionsTallandier), il en appelle à une révolution mentale et comportementale des citoyens et des responsables politiques. Et dans cet entretien, il se dit proche des propositions du CJD.

Jeune Dirigeant : « Reprenons-nous », dites-vous en titre de votre dernier livre. Mais pourquoi avons-nous besoin de nous reprendre ?

Jean-Paul Delevoye : D’abord, je voudrais vous féliciter pour le thème de votre congrès, car je pense qu’aujourd’hui il faut se battre pour des causes et non pour des intérêts particuliers. Ainsi, pour moi, il ne faut pas défendre les agriculteurs, mais l’agriculture, il ne faut pas défendre les journalistes, mais la presse. Et la cause de l’entreprise, plus que celle de certains chefs d’entreprise, mérite tout autant d’être défendue. Les grandes causes grandissent les peuples, les petits intérêts les déchirent.

Dans mon livre, je partage avec vous cette formidable volonté de réveiller les consciences en nous mobilisant sur les causes. Et je suis, en effet, extrêmement préoccupé par la situation actuelle.

Nous sommes bien loin des « trente glorieuses », époque où nous croyions fortement aux vertus du progrès. Les échecs que nous subissons en termes de dégradation des ressources humaines et environnementales éprouvent nos systèmes démocratiques. Comment résisteront-ils à la répartition des efforts, qu’ils vont devoir exiger des citoyens, alors qu’ils étaient fondés sur la répartition des récompenses ?

J. D. : Pour vous, la démocratie est en danger ?

J.-P. D. : Si la démocratie est conduite à créer de la désespérance, ceux qui subissent cette situation n’auront d’autre choix qu’être détruits ou de détruire le système. En face, les gouvernants seront-ils capables de guider les peuples ou seront-ils soumis à leur diktat, à un moment où le monde va devoir se remettre en cause ?

Nous sommes, en France, à un niveau de revenu annuel moyen de 30 000 euros par habitant. Il est de 5 000 pour les Chinois. Peut-on imaginer que ceux-ci nous rejoignent ? Impossible, cela ferait exploser la planète. Alors, est-ce à nous de baisser notre niveau de vie ? Douloureux. Les conflits pour un meilleur partage des richesses créeront des tensions redoutables qui pourront mettre notre système en péril : il est plus aisé de défendre les valeurs de la démocratie avec l’estomac plein qu’avec le ventre vide. Nous sommes devant des défis politiques lourds.

Reprenons-nous, donc, dans mon esprit, cela veut dire soyons lucides, ne fuyons pas la vérité. Nous ne pourrons pas construire de responsabilités collectives sur des irresponsabilités individuelles. Et chaque citoyen doit être coproducteur du futur. Le partage du pouvoir que cela exige n’est pas son affaiblissement, mais une autre forme de son exercice : il n’est pas au-dessus, mais au cœur de la société, il n’impose pas, mais fait partager les enjeux, organise les débats, et s’appuie sur une appropriation collective de la décision.

J. D. : Ce mode de gouvernement s’apparente plus à la démocratie des pays du nord de l’Europe qu’à la république « monarchique » française ?

J.-P. D. : Pourquoi la France est-elle aussi violente dans ses rapports humains, et aussi usée psychiquement ? Nous sommes encore, effectivement, dans une culture monarchique où ceux qui ont le pouvoir se croient supérieurs et font sentir aux autres leur infériorité. Tout le système d’éducation et de management français, au sens large, met chacun devant ses échecs, alors que cette génération est déjà en proie au doute sur son identité et à la mésestime de soi. Nous devrions au contraire encourager les potentialités des personnes comme on sait le faire, par exemple, aux États-Unis ou en Allemagne.

On ne pourra changer les choses, je le répète, que si nous arrivons à construire, institutionnellement, un nouveau partage du pouvoir qui permet que chacun soit respecté et puisse se retrouver dans les enjeux et les décisions, et qui repose donc sur une dialogue permanent entre toutes les parties.

J. D. : Est-ce valable aussi pour l’entreprise ?

J.-P. D. : Aujourd’hui, dans l’entreprise, comme dans la fonction publique, le management ne doit plus se faire par la contrainte et la supériorité, mais par l’épanouissement et le bonheur. On a l’impression que pour le capitalisme actuel la préservation des ressources financières est plus importante que celles des ressources humaines. Et l’homme vaut plus par ce qu’il dépense que par ce qu’il pense. C’est une aberration. Une personne malheureuse dans son poste ne travaille qu’à cinquante pour cent de ses capacités. Quand elle se sent bien, elle travaille à cent trente pour cent !

Il faut compenser la frustration des envies, qui marque la sortie de la société de consommation et l’entrée dans un système nécessairement plus frugal, par la satisfaction d’une vie plus heureuse. Il faut privilégier le bien-être au travail – et je rejoins ici le CJD -, en famille, à l’école, avec les autres. Le bonheur ne sera plus dans ce que l’on achète – s’il l’a jamais été -, mais dans ce que l’on est.

J. D. : Puisque vous évoquez les propositions du CJD, en quoi celles de notre projet, Objectif Oïkos, vous ont-elles intéressé[1] ?

J.-P. D. : Ce qui m’a séduit en premier lieu, c’est l’engagement. Nous avons absolument besoin d’hommes et de femmes qui s’engagent au-delà de leurs intérêts particuliers et de leur entreprise, pour des justes causes, au service du vivre ensemble.

Le deuxième élément, c’est que personne ne semble avoir participé à l’élaboration de ce projet en détenant une vérité : ce travail participatif me semble totalement en phase avec les nécessités du moment.

Troisième point, j’ai apprécié le côté provocateur de votre document, voire utopique, si on accepte l’idée que les utopies d’aujourd’hui sont les réalités de demain.

Enfin, j’ai été intéressé par son aspect pratico-pratique qui est le marque des dirigeants que vous êtes : on fait des constats, on en débat et ensuite, on décide, on propose de solutions.

Et tout cela est porté à la fois par une éthique, aujourd’hui indispensable, et par beaucoup d’enthousiasme. Vous ne faites pas partie de ceux qui subissent l’avenir, mais de celles et ceux qui veulent l’écrire.



[1] Jean-Paul Delevoye a, à cette occasion, accueilli le CJD dans les locaux du CESE, le 30 mars dernier, pour son débat sur les 12 propositions d’Objectif Oïkos (Éditions Eyrolles) avec les principaux candidats à l’élection présidentielle.

propos recueillis par Aude de Castet et Bruno Tilliette
Le 23-07-2012
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