Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


La pandémie du court-termisme

Il n’y a pas d’anneau pour amarrer le temps : ce proverbe allemand résume bien l’état d’esprit de notre société qui court après le temps tout en souhaitant apprécier chaque instant. C’est ce paradoxe que Jean-Louis Servan Schreiber, homme de presse et essayiste, a expliqué aux entrepreneurs lorrains lors de la prestige annuelle du CJD Nancy le 7 juin dernier.

Alors que Montesquieu affirmait que l’État doit garantir le temps long, c’est-à-dire le temps que le changement s’opère dans la sérénité et sous le contrôle populaire, Nicolas Sarkozy expliquait : « L’économie, c’est maintenant ou jamais. Demain, n’existe plus ! » Effectivement, de nos jours, l’État n’a plus les moyens de prendre le temps et nos institutions sont en permanence sous le joug d’une double pression.

En premier lieu, la pression quotidienne des médias. Un fait divers nécessite une réponse politique dans la journée. Même la primauté du 20 heures est tombée avec les chaînes d’information continue. Par conséquent, la gouvernance d’un pays est limitée à maintenant, tout de suite, et on n’est plus dans l’action, mais dans la réaction.

Ensuite, rares sont les années sans élections. Les gouvernements mènent donc plus des politiques électorales, voire électoralistes, que des politiques à long terme. La rédaction des textes législatifs est bâclée, ce qui les rend incompréhensibles et ils ne sont donc jamais appliqués (sans compter que pour 30 % d’entre eux, les décrets d’application qui ne sont jamais publiés). Cette hâte politique abaisse la qualité du travail, accroît l’approximation et génère un encombrement inadapté à la résolution des problèmes. D’autre part, le culte de l’immédiat engendre une montée permanente de l’impatience. Dès que les choses ne se concrétisent pas dans le temps annoncé, le mécontentement populaire gronde et il est plus difficile pour les hommes politiques de se faire réélire.

En résumé, on pourrait croire que la démocratie engendre le court-termisme. Mais quand on voit à quel point les dictateurs utilisent mal le temps qu’ils s’octroient, on est rassuré !

Un cerveau démusclé

Jean-Louis Servan Schreiber situe le début du culte de la vitesse en 1825 avec l’apparition des premières locomotives. Depuis, les humains n’ont eu de cesse de battre des records, de se dépasser. Cette course, où vitesse rime avec succès, a rythmé les 19e et 20e siècles jusqu’à l’explosion du Concorde, le 25 juillet 2000. Même si les mécaniques sont depuis lors bridées, la dictature du court-termisme s’est accentuée dans notre vie quotidienne.

L’avènement de la communication numérique et l’accès au téléphone individuel font que tout se propage à la vitesse de la lumière sans que l’on ait à bouger. De nos jours, le comble de la vitesse, c’est l’immobilité ! Effectivement, on n’a plus besoin de se déplacer, on vit de plus en plus avec des outils qui abolissent le temps. Et, au-delà des impacts politiques et économiques, notre propre cerveau est en jeu, car ces instruments le « démusclent ». Ayant partout et tout le temps accès à tout, nous n’avons plus besoin de mémoire, nous ne calculons plus. Ce qui nous manque le plus en fait, c’est le temps de la réflexion.

Après moi, le déluge !

Cette répartie de Madame de Pompadour a valeur de loi dans le monde économico-financier. Les transactions boursières aujourd’hui sont permanentes et automatiques (elles sont réalisées par des machines réglées à la nanoseconde). Les conséquences font qu’elles sont totalement hors de notre contrôle et que « c’est même un miracle qu’il n’y ait pas plus d’échecs », souligne Jean-Louis Servan-Schreiber. La spéculation se nourrit du court terme et, contrairement au Général de Gaulle qui affirmait que « la politique française ne se faisait pas à la corbeille », la politique mondiale est totalement soumise à ce fonctionnement de la finance.

Et au niveau des entreprises, l’emprise provoque une réelle schizophrénie. Elles doivent publier des rapports trimestriels alors que leur rythme naturel est plus lent. Elles ne peuvent pas être en progression permanente. Par conséquent, la majorité de ces rapports sont faux et ne correspondent pas à la réalité économique.

Collectivement et individuellement, nous sommes incapables de nous projeter. Le court-termisme est une accélération du temps comparable à une voiture dont on ne trouve pas la pédale de frein et où la portée des phares diminue au fur et à mesure qu’on avance.

Source de stress pour les individus, le court-termisme est une pandémie dans tous les domaines de la société. Confiant en l’homme et optimiste, Jean-Louis Servan-Schreiber pense que l’avenir viendra de nos enfants. Comme le disait Marcel Jouhandeau, « Comme rien n'est plus précieux que letemps, il n'y a pas de plus grande générosité qu'à le perdre sans compter. » Carpe diem !

Nathalie Garroux
Le 23-07-2012
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