Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Quel(s) bilan(s) pour les entreprises ?

performance-globale2.jpg

Le parallèle peut paraître osé, mais tentons-le malgré tout.

D’un côté, aujourd’hui, Haïti, sa capitale détruite, son administration, déjà bien faible, réduite à néant, son gouvernement inexistant (mais ça ne date pas du tremblement de terre), ses infrastructures à l’abandon…

Après l’urgence des secours se pose la question de la reconstruction. Les grands pays tutélaires, États-Unis, France, Canada, se penchent sur ce territoire depuis longtemps malmené par l’histoire et qui n’a jamais vraiment su sortir de la misère et des querelles politiques. Il s’agit, disent-ils en substance, de transformer ce désastre en une nouvelle chance pour Haïti. Il ne faut pas reconstruire à partir du passé, mais tout simplement profiter de cette sorte de « tabula rasa » pour construire un nouvel État et repartir sur de meilleures bases. C’est en effet ce qu’on peut souhaiter de mieux à ce pays, première république noire, dont on oublie souvent qu’après avoir obtenu son indépendance en 1804 contre les armées napoléoniennes, il a dû, pour la conserver, indemniser lourdement les colons, et payer intégralement sa dette jusqu’en 1885. Le travail pour sortir des ruines est colossal, mais un plan Marshall pourrait peut-être réussir comme il a réussi dans l’Europe d’après-guerre. Pour peu que les actions suivent les discours. On verra dans quelques années.

Un sinistre spectacle

De l’autre côté, il y a moins de deux ans, le séisme déclenché par des institutions financières et bancaires irresponsables et incontrôlées a déstabilisé les économies mondiales, provoqué la faillite de milliers d’entreprises, poussé des millions de personnes vers le chômage.

Après l’urgence du sauvetage se pose la question de la régulation du système financier pour éviter que ne se reproduise la catastrophe. Les grands pays du G20 se sont réunis et penchés sur ce système malade et délirant qui a fait de l’argent vite gagné son seul horizon de pensée. Il s’agit, disent-ils en substance, de transformer ce désastre en une nouvelle chance pour notre économie. Il ne faut pas reconstruire tel quel le capitalisme, mais profiter de l’occasion pour le refonder et le moraliser. C’est notamment le message qu’a asséné notre Président de la République, lors du dernier colloque de Davos. L’assainissement des pratiques du capitalisme est effectivement le vœu de tous ceux qui sont victimes de ses excès, salariés comme entrepreneurs.

Hélas, à quoi assiste-t-on ces jours-ci ? Au sinistre et cynique spectacle de banques et de banquiers qui fanfaronnent sur leurs résultats mirobolants et continuent de distribuer des bonus faramineux à leurs traders. Ceux qui ont provoqué la crise et qui sont allés chercher, sans vergogne, de l’aide auprès des États et des contribuables sont ceux qui en tirent les plus grands bénéfices. Et ils se permettent, avec l’appui des agences de notation qui ont été complices de leurs malversations, de déclasser des pays comme la Grèce qu’ils ont contribué à mettre en faillite. Où est la morale ? Où est la régulation ? Où est la justice ? A quoi servent tous les beaux discours des chefs d’États et de gouvernements s’ils sont impuissants à changer quoi que ce soit dans l’ordre de l’argent.

Pour la résurrection d’Haïti, on attend de voir l’effet des promesses, un peu dubitatifs. Pour la rénovation du système financier, on connaît déjà le résultat, désespérant.

Le retour de l’ancienne logique

On peut d’ailleurs s’interroger sur le besoin qu’éprouvent les banquiers de se vanter aussi fort de leurs gains. Pourquoi ne font-ils pas plutôt montre d’un peu plus de discrétion en faisant « profits bas » ? Pourquoi courent-ils ainsi le risque de l’opprobre en étalant leurs résultats dans la presse ? C’est justement parce que rien n’a changé de l’ancienne logique économique et donc dans les critères d’évaluation de leurs entreprises bancaires. La valeur de celles-ci continue d’être mesurée à la seule aune des taux de rentabilité et des niveaux de bénéfices. Si les banquiers veulent conserver la confiance de leurs actionnaires, des investisseurs, mais tout autant de leurs clients, ils doivent montrer qu’ils génèrent de confortables profits (dussent-ils un peu tricher sur ces résultats, comme cela est déjà arrivé par le passé…).

Et c’est malheureusement encore une obligation pour toutes les entreprises, quelles qu’elles soient : on ne les juge que sur leurs performances économiques.

C’est pourquoi on ne parviendra à « refonder le capitalisme », comme le souhaitent nos gouvernants, qu’en changeant les critères d’évaluation des entreprises et en cessant de ne tenir compte que du seul bilan économique.

Une valorisation différente

La performance globale, que le CJD expérimente depuis de nombreuses années et dont il pense qu’elle est une clé de réussite durable pour les entreprises, conduit logiquement à revendiquer cette valorisation différente des entreprises, fondée sur d’autres indicateurs que les bénéfices.

La recherche de performance globale exige, en effet, que l’entreprise arbitre équitablement entre toutes ses parties prenantes, des actionnaires aux clients, en passant par les salariés et les fournisseurs, et qu’elle respecte l’équilibre entre les quatre grands domaines avec lesquels elle entre en interaction : l’économique, le social, le sociétal et l’environnemental.

Or, comment rester dans cette dynamique vertueuse, si, au bout du compte, elle risque d’être abandonnée par ses actionnaires et ses banquiers parce que son « ROI » est moindre que sa concurrente ? Pourtant, dans le même temps, elle aura plus investi que cette dernière dans la formation de ses salariés, travaillé à réduire son impact environnemental ou embauché des personnes handicapées. Mais, ce type de richesses dont bénéficie la société dans son ensemble, elle n’a pas les moyens de les faire valoir.

Certes le bilan RSE (responsabilité sociale et environnementale des entreprises) existe pour les entreprises de plus de 500 personnes, mais sans réelle conséquence autre que sur leur image.

Au bilan économique, devraient donc s’ajouter des bilans sociaux, sociétaux et environnementaux sérieux et documentés, mesurés avec des critères objectifs, vérifiés par des organismes indépendants, et entrant, à parts égales dans la valorisation globale de l’entreprise. On verrait alors combien les bénéfices des banques reposent souvent sur un bien maigre engagement sociétal et environnemental et sans doute sur une assez bonne performance sociale (elles traitent plutôt bien leurs salariés et en particulier leurs traders).

La richesse du « vivre ensemble »

Ce quadruple bilan peut apparaître comme une contrainte lourde et inutile, si l’on s’en tient à l’idée que l’entreprise est uniquement faite pour créer des richesses, selon les règles classiques de ce capitalisme qu’il s’agirait précisément de réformer. Mais il est au contraire un soutien pour les entrepreneurs, de plus en plus nombreux, qui s’interrogent sur la finalité de cette création de richesse : à qui, à quoi doit-elle servir ? A l’opulence de quelques-uns ou au bien-être du plus grand nombre ? Avons-nous besoin de cette richesse pour continuer notre course folle à l’argent ou pour réinventer notre « vivre ensemble » ?

Se poser ces questions entre parties prenantes, comme le requiert la pratique de la performance globale, c’est commencer à se remettre en cause, à changer concrètement de regard sur l’entreprise et à passer à l’action. La performance globale n’est pas une belle idée d’utopiste, c’est l’outil qui permet de refonder l’entreprise, et in fine l’économie, sur des bases élargies et plus solides que la virtualité financière, de lui redonner toute son utilité sociale et donc toute sa valeur au sein de la société. Encore faut-il qu’en retour, la société sache accorder aux entreprises engagées dans la performance globale une valorisation différente de celles qui jouent le seul jeu de la performance économique.

Quant à Haïti, il conviendrait de raisonner aussi en termes de performance globale en s’attachant à écouter toutes les parties prenantes du pays et de ne pas se contenter de penser la reconstruction en milliards d’euros ou de dollars.

la rédaction
Le 29-03-2010
Imprimer Twitter Facebook LinkedIn
Laisser un commentaire
E-mail :
Confirmation :
Pseudo :
Commentaires :
Code de sécurité :
Powered by Walabiz