Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Lonesome Kirghize, le retour

Je vous avais fait part, cher lecteur, dans ma chronique de juillet, de ma future randonnée équestre en Kirghizie (ou au Kirghizstan, ou Kirghizistan, les trois se disent). M’en voici revenu sain et sauf, mais peut-être pas tant que cela.

Rassurez-vous, je n’ai pas couru de grands périls. Je n’ai pas été attaqué sauvagement ni dépouillé par de cruels turco-mongols descendants de Gengis Khan et de Tamerlan. Je n’ai pas été emporté par les torrents impétueux que j’ai traversés à gué. Je ne suis pas mort de froid sous la yourte à 3 000 mètres d’altitude.

Je ne me suis pas (trop) imbibé de la vodka locale (à 1,5 euro la bouteille, on peut pourtant s’arsouiller pour pas cher. Mais, à ce sport, les locaux, pourtant théoriquement musulmans et en plein ramadan, sont imbattables et il est impossible de les suivre).

Je ne me suis pas fait arracher un bras en pratiquant le Bouzkachi local, ce jeu de l’attrape-chèvre où des cavaliers en furie se disputent la carcasse de l’animal pour l’amener dans le but et où tous les coups sont permis, même de frapper l’adversaire avec sa cravache.

Je n’ai pas non plus succombé à l’ingestion du plov, du beshbarmak ou des chachliks, plats locaux consistants et bien arrosés de graisse. J’ai même bu du kumiss, lait de jument fermenté et fumé et boisson nationale, en donnant l’air d’apprécier.

Et j’ai survécu au franchissement des cols et aux étroits chemins longeant des précipices grâce à l’habileté des « chevaux célestes » (c’est le nom de la race locale) dont le pied est plus sûr que celui des mouflons.

Bouse séchée

Si je ne suis pas revenu tout à fait sain et sauf, c’est d’esprit. La confrontation à des modes de vie radicalement différents ne laisse jamais indifférent. La distance prise par rapport à ses propres habitudes, à son confort ordinaire et l’immersion dans une autre vision du monde, une autre conception de la vie est toujours troublante.

Le premier réflexe est toujours de se dire : « Mais comment peuvent-ils vivre comme ça, dans ce manque d’hygiène (ô l’odeur insupportable de latrines sommaires, ô la fraîcheur glacée du ruisseau où l’on tente de se débarbouiller, ô les gamelles poisseuses vaguement rincées sous l’eau froide !), mangeant et dormant par terre dans la promiscuité familiale, se chauffant à la bouse séchée qui trône en tas devant la porte de la yourte (il n’y a plus d’arbres, à ces hauteurs montagnardes), surveillant vaguement les troupeaux innombrables de moutons, de vaches et de chevaux qui paissent en liberté, égorgeant de temps en temps une bête pour se nourrir, palabrant beaucoup et travaillant assez peu (enfin, les hommes, les femmes sont, comme toujours plus actives, attachées aux travaux de la maison). »

Oui, quel est le sens de cette vie de peu, se demande-t-on ? Mais, insidieusement, au fur et à mesure qu’on partage cette existence nomade, la question tend à s’inverser : quel est le sens de notre vie de « trop » ? Tout ce confort, cette sécurité que nous nous payons en travaillant sans répit, enfermés dans des bureaux et courbés sur des ordinateurs, et au détriment d’une certaine liberté. A-t-on besoin d’une salle de bain dernier cri, d’une cuisine intégrée, quand on se lève chaque matin face à des paysages somptueux, que la journée s’ouvre sur l’immensité et que l’on n’a d’autre obligation que de la vivre le mieux possible.

Entrecôte saignante

Bien entendu, il faut être attentif à ne pas idéaliser l’exotisme. La vie de ces gens reste rude et, s’ils ne crèvent pas de faim, ils ne respirent pas la prospérité. Je ne sais pas s’ils sont heureux, même s’ils en donnent l’impression. Les échanges que nous avons eus sont trop sommaires (la barrière de la langue) pour que je puisse en juger. De toute manière, le bonheur que j’ai pu trouver, moi, à leur contact, pendant cette quinzaine de jours, ne durerait pas trois mois. Je ne saurais me passer trop longtemps d’une douche, d’un lit moelleux, d’une entrecôte saignante et d’un verre de bourgogne. Il est trop tard pour changer radicalement de mode de vie. Je suis définitivement un sédentaire français.

Et puis, c’est évidemment plus complexe que cela en à l’air. Les Kirghizes n’échappent pas à la modernité. Au travers d’une frontière commune, les Chinois déversent par camions leurs produits manufacturés et leurs objets technologiques. Les panneaux solaires commencent à fleurir sur le toit des yourtes et les antennes paraboliques s’y déploient, qui font entrer le bruit et les images du monde sous le tunduk (pièce sommitale symbolique de la yourte, en forme de croix dans un cercle).

La capitale, Bichkek, ville de construction soviétique, ressemble à toutes les grandes villes. Jeunes gens et jeunes filles s’y promènent dans des centres commerciaux en jeans et tee-shirts, écouteurs sur les oreilles. Les Mercedes et les Lexus des anciens apparatchiks reconvertis dans le commerce (et les trafics en tous genres) tiennent le haut du pavé. La mondialisation continue son chemin.

Mais chaque année, après avoir passé le rude hiver dans les villes et les villages d’en bas, nombre de familles kirghizes repartent dans leurs montagnes installer leurs campements et retrouver leur liberté nomade. Jusqu’à quand ?

Claude-Jean Desvignes
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