Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Les lois imprévisibles du marché

Décidément, l’économie n’est pas une science exacte, même pas une science du tout. Qu’est-ce qui définit une science ? Entre autres, sa capacité à énoncer des lois prédictives et à les vérifier expérimentalement. L’astronomie, par exemple, permet de prévoir, à coup sûr, le mouvement des astres et leur emplacement précis dans le ciel à tel ou tel moment de l’année, voire, dans 10, 500 ou 10 000 ans.

L’économie, à cet égard, est à peu près à la science ce que l’astrologie est à l’astronomie : un ramassis d’élucubrations dont les économistes justifient après coup pourquoi rien ne s’est passé comme ils l’avaient prévu. Et l’expérience de leurs erreurs ne leur sert pas à grand-chose, car, à chaque fois, la situation n’est jamais exactement la même. Il suffit d’une donnée imprévue par la règle pour que la conséquence soit le contraire de ce qui avait été imaginé.

Triple A

En veut-on une nouvelle preuve ? Rappelons-nous, au début de cette année 2012, la bataille du triple A. Il fallait absolument conserver ce « trésor national » qu’était cette note, selon l’expression d’Alain Minc, ce « surdoué » de l’économie, qui s’est toujours fourvoyé dans ses prévisions et ses conseils, a foiré toutes ses affaires et continue, malgré tout, d’occuper le devant de la scène et d’avoir l’oreille des grands patrons (le succès de cet incompétent notoire, reste pour moi un mystère).

Bref, nous avons plus ou moins perdu notre triple A (la chose n’étant pas très claire : une agence nous l’a enlevé, les deux autres l’ont maintenu tout en parlant de perspective négative. On voit le distinguo subtil et, là encore, très « scientifique » : d’un côté, on est noté AA+, de l’autre AAA-. Cela ressemble quand même beaucoup, pardonnez-moi, à de la sodomisation de muscidés[1]).

Et, là, il faut relire les commentaires des « spécialistes » à cette époque : c’est une catastrophe, un échec pour Nicolas Sarkozy, nous allons payer beaucoup plus cher nos emprunts et alourdir notre dette. Tous ces savants, quasi sans exception, prévoyaient le pire, forts de leur connaissance des lois économiques (d’ailleurs totalement immorales, ou même simplement illogique, mais là n’est pas la question) : on prête plus cher à ceux qui ont moins de moyens et dont on craint qu’il ne puisse pas vous rembourser. Ça peut effectivement marcher comme ça, mais pas tout le temps, comme on va le voir. Et c’est bien là le hic : que vaut une loi générale qui fonctionne de manière aléatoire ?

Taux négatifs

Qu’apprend-on, en effet, au début de l’été ? Pour la première fois de sa vie, la France emprunte à des taux négatifs… Comme beaucoup, je ne savais même pas que ça existait. Notre pays a levé, en juillet, près de 8 milliards d’euros de crédit à coût terme (remboursables sur 3 ou 6 mois) au taux de – 0,005 %. Certes, la marge est modeste, mais si on y ajoute l’inflation, autour de 1 % sur 6 mois, nous allons rembourser à nos créanciers pas loin de 100 millions de moins que ce que nous avions emprunté. On calcule même que cette situation paradoxale nous épargnera globalement 2 milliards d’euros de remboursement d’ici la fin de l’année. Loin de nous nuire, la perte du triple A semble nous faire gagner de l’argent !

Les investisseurs ignoreraient-ils complètement les lois de l’économie ? Seraient-ils devenus fous ? Suicidaires ?

Évidemment non. Ils restent totalement cyniques dans leurs calculs. Ils regorgent de liquidités qu’ils ne peuvent pas conserver dans des lessiveuses ou sur leur matelas, comme les paysans d’autrefois. La doctrine classique voudrait qu’ils prêtent aux pays qui leur offrent (ou plutôt qu’ils contraignent à leur offrir) le taux le plus élevé, soit 6 ou 7 % pour l’Espagne et l’Italie, ne parlons pas de la Grèce.

Le problème, c’est que miser sur ce jackpot est dangereux. Ils craignent la faillite de ces pays et donc de n’être jamais remboursé du capital investi (de fait, les banques ont dû annuler une partie de la dette grecque).

Fort logiquement, finalement, dans leur rationalité égoïste, ils préfèrent faire tourner leur argent (ils pensent aussi que les États, qui peuvent lever l’impôt, sont plus fiables que les banques) en étant sûr d’en perdre un tout petit peu (ils se rattraperont plus tard) plutôt que de risquer d’en perdre beaucoup. En fait, les pays dans lesquels ils ont encore un peu confiance sont un peu leur lessiveuse moderne ou leur coffre-fort : ils leur permettent de conserver leur argent sans trop de pertes en attendant des jours meilleurs.

Rationalité limitée

Cette attitude, pourtant « raisonnable », des marchés, aucun économiste, à ma connaissance, n’a été capable de l’anticiper. Ils avaient tous prédit le contraire, se fiant à leurs « modèles ».

Remarquons au passage, l’inutilité des agences de notations, dont les investisseurs n’ont absolument pas suivi les indications. On voit, ici, que leur note n’a aucune importance en soi. Les marchés ont fonctionné par comparaison relative : quand tout va mal, on se reporte sur ceux qu’on estime les moins mauvais. Au pays des aveugles, les borgnes sont rois et lorsque tous les élèves sont mal notés, celui qui a tout juste la moyenne remporte la palme.

Ainsi, ce que je reproche aux économistes ce n’est pas tant de se tromper systématiquement, que de prétendre savoir avec certitude ce qui va arriver et de nous dicter ce que nous devons faire. Ils devraient reconnaître qu’ils n’en savent rien, parce que le fonctionnement économique dépend des hommes et que les hommes sont imprévisibles dans leurs choix, que leur raisonnement est soumis à leurs affects et à leurs émotions, qu’ils réagissent perpétuellement les uns par rapport aux autres et qu’ils sont tout à fait capables de prendre des décisions totalement absurdes pour damer le pion à leur voisin.

L’économie n’est pas une science parce qu’elle n’est pas gouvernée par la raison universelle, mais des rationalités individuelles, limitées et souvent panurgiques.



[1] Muscidés : famille d’insectes diptères, communément appelées mouches.

Claude-Jean Desvignes
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