Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Les pigeons et les vautours

Dans deux mois, le 1er janvier 2013, nous allons fêter le 25e anniversaire de Pakéo. J’avais 29 ans, en 1988, quand j’ai créé cette entreprise de packaging de toutes pièces en m’appuyant essentiellement sur un petit capital familial, 50 000 francs à l’époque, moins de 8 000 euros. Nous avons commencé à deux.

Aujourd’hui, j’ai 53 ans, nous sommes 76, le capital social est de 700 000 euros et notre CA de 2012 va dépasser les 9 millions d’euros pour un résultat d’un peu plus d’un million. Nous ne sommes pas devenus une multinationale, mais je n’ai pas à rougir du parcours. Nous avons affronté, comme tout le monde, plusieurs crises. La dernière, commencée en 2008, est loin d’être terminée. Sans doute est-ce autre chose qu’une crise, plutôt un changement radical du fonctionnement économique après lequel plus rien ne sera jamais comme avant.

Quoi qu’il en soit, Pakéo a tenu bon et la situation est saine. A priori, le dépôt de bilan n’est pas pour 2013, même si nous ne sommes jamais à l’abri d’un mauvais coup. Je possède 90 % des actions. L’année dernière, une multinationale de la publicité, justement, a proposé de nous racheter. 10 millions d’euros. 9 pour moi, donc, moins environ 30 % de taxes de cession sur les plus-values. Avec, ça, bien placé, j’aurais pu vivre tranquille pour le restant de mes jours. J’ai refusé. L’aventure m’amuse encore. Et surtout, j’ai pensé à mes collaborateurs. Nous travaillons dans une bonne ambiance. Nous ne sommes pas obsédés par les résultats à court terme. Nous préférons le bien-être au plus de profit. Cela nous réussit plutôt bien. Le rachat par cette grande entreprise aurait certainement changé la donne et l’ambiance.

Note discordante

A la suite des projets du gouvernement sur les nouvelles taxations des plus-values de cession, qui ont soulevé la levée de boucliers que l’on sait et qui apparemment ont été sérieusement amendés, des amis m’ont dit : « Tu aurais dû vendre, maintenant, si vends tu perds tout ». A l’heure qu’il est, je ne sais plus trop où l’on en est sur ce problème de taxes. Mais qu’il arrive, je ne regrette pas de ne pas avoir vendu « à temps ». Je n’ai pas créé une entreprise pour me faire « un paquet de pognon », mais pour être libre de faire ce que j’avais envie de faire et pour gagner ma vie bien sûr. Et j’estime que je la gagne plutôt bien.

Dussè-je être un peu seul dans le concert unanime des pigeons et amener ma note discordante de colombe, je ne suis pas choqué par le principe de taxer autant le capital que le travail. Ce serait même une excellente idée si cela permettait globalement de baisser les prélèvements sur ce dernier et de mieux payer les salariés.

Nous sommes dans une société noyautée par la finance et qui depuis des décennies privilégie la rente et la rentabilité du capital au détriment du travail. Nous ne pensons plus l’économie qu’en termes spéculatifs : combien mon argent va-t-il me rapporter d’argent. On fait semblant de valoriser le travail, mais on n’y voit qu’une source de profit à court terme. « Travailler plus pour gagner » plus signifie en réalité : « travaillez plus, vous salariés, pour que, moi patron, moi financier, je gagne plus ».

Frénésie spéculative

Certes, pour les créateurs d’entreprise comme moi, une taxation des plus-values au niveau du revenu, à plus de 50 % donc, avec les charges sociales, peut paraître confiscatoire, puisque, partant quasiment de zéro, la plus-value, 25 ans plus tard est pratiquement équivalente à la totalité du capital. Je devrais donc payer la moitié du prix de cession (il me resterait quand même 4,5 millions, ce qui n’est pas si ridicule).

Certes, cette augmentation substantielle est aussi le fruit de mon travail acharné durant ce quart de siècle. Mais ce travail est déjà payé par mon salaire et par les dividendes que je touche. Et le développement de mon entreprise est dû autant au travail de mes collaborateurs qu’au mien.

A l’inverse, un Pdg qui reçoit, « à un tarif préférentiel », un paquet de stock options et les revend au prix fort, au risque de déstabiliser l’entreprise dont il a la charge, a-t-il beaucoup travaillé pour ça ? Lui prendre la moitié du copieux gain réalisé sans se donner beaucoup de mal ne me paraît pas indécent, si, effectivement, ce prélèvement permet un peu plus de justice sociale. Et que dire de tous ceux qui ont pour seul métier d’acheter et de revendre des entreprises pour en tirer un généreux bénéfice le plus rapidement possible ? Est-il scandaleux de freiner cette frénésie spéculative ou, tout au moins, de permettre que la collectivité en bénéficie également un peu plus ?

Oiseaux de proie

Il y a ainsi une chose qui me gêne dans l’offensive des « pigeons ». C’est que l’on met en avant de vrais entrepreneurs, créateurs d’emplois et de richesses, qui peuvent, en effet, arguer légitimement de ce qu’ils apportent à la société et à l’économie. On a besoin d’eux. Ils ont besoin qu’on les encourage à entreprendre.

Mais cela me fait penser aux agriculteurs. Quand les aides de la PAC sont remises en question, on pousse sur le devant de la scène les « petits agriculteurs » qui ont effectivement besoin de ces subventions pour survivre. Qui les pousse ? Les grands céréaliers qui touchent la plus grosse partie de ces aides – puisqu’elles sont proportionnelles à la production - alors qu’ils n’en ont nullement besoin. Ils sont bien plus aisés que nombre de dirigeants de PME.

De même, derrière nos tendres pigeons, je perçois le profil calculateur des faucons des grandes entreprises internationales et des vautours de la finance qui ne veulent pas que l’on vienne les déranger dans leur mise en coupe réglée de l’économie mondiale. Et je ne sais pas si nos jeunes entrepreneurs se font plus pigeonner par l’État que par ces oiseaux de proie qui sont prêts à n’en faire qu’une bouchée.

Claude-Jean Desvignes
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