Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho


Le siècle de l’esprit

Dans un livre, écrit en 2001, L’avenir de l’esprit, Thierry Gaudin s’inspirait des acquis des sciences cognitives pour proposer une prospective du XXIe siècle fondée sur la reconnaissance plutôt que sur la connaissance. Retour sur l’entretien qu’il avait accordé à l’époque à Dirigeant (n°48, octobre 2001)

Dirigeant : Quelle définition donneriez-vous de la prospective ?

Thierry Gaudin : La prospective répond à une demande sociale qui a toujours existé. Le public comme les dirigeants ont besoin de discours sur le futur. On consultait autrefois les devins, les oracles… Aujourd’hui, on fait de la prospective. Le métier de prospectiviste consiste à travailler sur ces visions en général instinctives, spontanées que chacun a dès l’instant où il s’interroge sur ce qui sera dans trente ou cinquante ans, pour aboutir à une vision étayée, à travers un ou plusieurs scénarios. Le prospectiviste met en interaction des données traitées par des disciplines diverses qui relèvent aussi bien des sciences exactes que des sciences humaines.

D : Pourtant, ne remettez-vous pas en cause la question de la connaissance pour proposer plutôt une philosophie de la reconnaissance ?

T. G. : La civilisation industrielle a eu tendance à considérer les connaissances scientifiques comme des choses solides, intangibles, sur lesquelles on pouvait étayer tous ses jugements. Ce qui pose problème, ce n’est pas la Science, c’est le scientisme, c’est-à-dire l’idée que tout est réductible à la connaissance scientifique alors que d’évidence, nous manions tous les jours non pas de la connaissance, mais de la reconnaissance. On reconnaît avant de connaître.

L’observation des processus de fonctionnement cérébraux montre que notre perception est immergée dans un monde à l’intérieur duquel nous apprenons à reconnaître petit à petit ce sur quoi nous pouvons compter et ce qui est au contraire évanescent et fragile.

Il est aussi important de parler de la reconnaissance des sujets, cette “ brique ” élémentaire avec laquelle on construit les systèmes sociaux et en particulier les entreprises… puisqu’une entreprise doit reconnaître non seulement le client, mais aussi ses employés et tous ceux qui travaillent pour elle. L’entreprise est donc un endroit où l’on gère des processus de reconnaissance.

D : Quels sont les mécanismes de reconnaissance en entreprise et lesquels sont les garants de l’adaptation aux innovations ?

T. G. : L’innovation elle-même est un processus étagé de reconnaissance qui s’apparente au processus amoureux : un individu s’adresse à une collectivité qui réagit – même silencieusement – et la réaction est au moins aussi importante que la parole. Ce processus consiste à reconnaître quelque chose qui n’existe pas encore – ce qui est à l’œuvre dans le processus amoureux, l’autre étant reconnu comme son complémentaire. Dans le cas où cette innovation est développée par une entreprise plus grande, il y a un nouveau processus de reconnaissance par l’intérieur de l’entreprise et une fois que le produit est lancé, il y en a un troisième, par le marché. Le premier livre que j’avais écrit sur l’innovation[1] essayait de dire justement que dans ce processus créateur, il y a comme un appel qui fait s’exprimer une parole qui, autrement, n’aurait pas émergé. C’est pourquoi je parle d’une écoute où la réceptivité est plus importante que la parole.

D : Ce qui caractérise davantage les sociétés orientales qu’occidentales ?

T. G. : Il se trouve que nous autres occidentaux avons des religions prophétiques. Les sociétés orientales ont plutôt des religions de méditation qui appellent la perfection par la réceptivité. On observe en Orient, que plus quelqu’un est gradé dans une entreprise, plus il écoute et se tait. En Europe, plus il est gradé, plus il parle. La vérité est dans l’alternance de ces deux postures, qui forme une sorte de respiration de l’esprit.

D : À propos de prospective, Gaston Berger parlait d’ « imagination créatrice de l’avenir souhaitable »… Comment concilier ce qui est souhaitable pour les employés avec ce qui l’est pour les chefs d’entreprise, la collectivité, etc. dans un contexte de moins en moins maîtrisable ?

T. G. : Le monde des entreprises n’est plus celui seulement de la rentabilité, c’est aussi celui de l’éthique et du principe de précaution. Gaston Berger parlait dans les années 1960, en tant que haut fonctionnaire puisqu’il était alors au ministère de l’Éducation, et son idée était que les conséquences de l’éducation nécessitent une vision d’avenir permettant de gérer les inflexions du système d’éducation. C’était l’époque où l’on pensait pouvoir parler d’un avenir souhaitable pour tous ; malheureusement, on voit aujourd’hui que les directions prises posent bien des problèmes et notamment ceux liés aux phénomènes de saturation qui se concrétisent par l’effet de serre, par des problèmes sociétaux avec des conditions de travail esclavagistes dans certaines parties du monde et dans d’autres, des taux de chômage trop élevés. Donc l’avenir, dont parlait Gaston Berger et auquel rêvaient tous les penseurs de l’époque, a été submergé par cette vague de l’histoire qui voit naître des mouvements ayant de bonnes raisons de dire « la mondialisation ce n’est pas ce qu’on souhaite ».

D : Quelle serait la place de l’éthique dans une société basée sur la reconnaissance ?

T. G. : Je crois que nous allons vers une présence beaucoup plus forte de l’éthique dans les entreprises. La deuxième moitié du XXe siècle, et en particulier ce qu’on appelle les années fric, sont des années unidimensionnelles où le résultat financier était le seul et unique critère. On commence à en voir les limites lorsqu’il y a des entreprises qui mettent sur le marché des produits pas très soignés, qui produisent dans les usines esclavagistes de pays en développement, qui licencient de façon excessive… Les gens commencent à se réveiller et le consommateur lui-même juge sur plusieurs critères.

Par ailleurs, un des événements marquants des années 1990 est la montée en puissance du judiciaire, lequel devient international d’abord pour les questions de crimes contre l’humanité, ensuite pour les systèmes organisés mafieux, mais aussi pour les pétroliers qui dégazent en mer et bientôt pour des questions d’éthique et d’esclavagisme. Il faut s’attendre à ce que l’univers devienne un peu plus complexe que celui du simple résultat de fin d’année. Et je pense qu’un certain nombre d’entreprises, la première ayant été Union Carbide, avec l’affaire de Bhopal, ne survivront pas. Ce qui prouve qu’on a beau être un groupe international américain avec des financiers puissants et le stock-exchange de New York derrière soi, il arrive que le manque d’éthique ne pardonne pas.

D : Vous dites qu’au lieu d’être maître et possesseur de la nature, il faut devenir maître et possesseur de nous-mêmes, c’est l’enjeu du siècle prochain…

T. G. : Le projet de maîtrise du monde par l’industrialisation a abouti à une très grande normalisation des choses. D’une certaine manière l’extrême, c’est un peu ce qu’on appelle la « macdonalisation », avec des processus complètement définis, des cadres très stricts, des vérifications… Il n’y a pas de place pour la diversité, pour le talent local, l’improvisation. Or, la France est quand même le pays des 400 fromages. Mon sentiment est que les 400 fromages vont triompher ! Pourquoi ? Parce que l’univers cognitif qui s’annonce est un univers de diversité, de biodiversité ; une diversité enracinée dans des cultures. C’est dans la mesure où une culture a quelque chose d’important à dire aux autres cultures du monde que ces produits ont du succès. Avec surtout l’entrée dans la danse des pays de l’Est, la présence des civilisations qu’on pensait complètement oubliées, les Inuit, les Indiens d’Amérique latine, les Aborigènes, avec les musiques africaines qui sont des forces culturelles, tout cela donne un paysage futur qui est très différent de la mise aux normes, de la « macdonalisation » du monde.

D : Est-ce que l’éducation pourrait être le domaine où la prospective prévoit les plus grands changements ?

T. G. : Oui, car on peut considérer que les métiers de l’éducation sont en train de changer. Tout devient éducation dans le système moderne. On commence à voir se constituer un marché mondial de l’éducation. A Vancouver, l’an dernier, se déroulait le premier world market du système éducatif. Tous les établissements d’enseignement, à commencer par les écoles d’ingénieurs et les universités, se posent la question du télé-enseignement, de leur compétitivité… C’est la conséquence de l’accessibilité à la distance. Bientôt, des tests internationaux seront normalisés comme le Toefl pour les langues. Il y a là une configuration tout à fait nouvelle qui se dessine. Elle exigera des systèmes éducatifs qu’ils polarisent leurs efforts en faveur d’une très haute qualité et d’une grande diffusion. La question se posera aussi pour les métiers pratiques puisque les savoir-faire ont une valeur internationale : je pense aux boulangers français notamment devant lesquels s’ouvre un marché mondial, tant le pain français est apprécié partout ! Les autres domaines sont la présence de l’art dans l’industrie et tout ce qui tourne autour de la biotechnologie pour laquelle la propriété intellectuelle est aujourd’hui un enjeu mondial et stratégique.

Propos recueillis par Marlen Sauvage


Thierry Gaudin, polytechnicien, ingénieur général des Mines, est spécialiste de la prospective. Il a dirigé pendant quinze ans le Centre de prospective du ministère de la Recherche. En 1993, avec Hubert Curien (président du comité scientifique) et Lucien Deschamps, il crée Prospective 2100, une association internationale qui a entre autres pour objectif de préparer des programmes planétaires pour le XXIe siècle.

Livre : L’Avenir de l’Esprit, entretiens avec François l’Yvonnet, Albin Michel, 2001.

Site : www.2100.org



[1] L’écoute des silences, épuisé, accessible sur gaudin.org

Thierry Gaudin (2001)
Le 12-11-2012
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