Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Notre-Dame des glandes

On évoque souvent le Larzac à propos de la bataille qui se déroule actuellement autour de la construction du nouvel aéroport de Nantes. Cette « lutte du Larzac » contre l’agrandissement d’un camp militaire a duré dix ans, de 1971 à 1981, jusqu’à ce que François Mitterrand, nouvellement élu président de la République, abandonne le projet, montrant par là, au passage, qu’il n’était pas aussi indispensable que ses prédécesseurs le prétendaient.

La résistance des 103 paysans du Larzac, liés par un pacte solidaire, (sur 107 concernés) à l’expropriation de leurs terres est vite apparue, pour les militants de tous bords, comme exemplaire d’un juste combat de la société civile contre les prétentions de l’État à s’approprier les terres. Pour combattre l’expansionnisme militaire, une armée un peu hétéroclite a afflué sur le plateau, se réunissant quasiment chaque été de ces années 1970 au lieu dit Rajal del Guorp (« source du corbeau », en Occitan) pour une sorte de festival improvisé et libertaire. Antimilitaristes, gauchistes, hippies, féministes, écologistes, ils étaient entre 50 000 et 100 000, à chaque fois, à venir protester joyeusement pour soutenir les paysans dans leur volonté d’affirmer : « gardarem lo Larzac ».

Le sacrifice du Roquefort

Peut-on faire un parallèle avec ce qui se passe aujourd’hui contre le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes ? Il est amusant de constater que les arguments, de part et d’autre, sont restés les mêmes. Pour les promoteurs du camp comme de l’aéroport, il s’agit d’un projet de développement utile au pays, indispensable à la région et qui va apporter du travail aux locaux, qui justement en manquent cruellement. Il en va de l’intérêt supérieur de la Nation.

Les détracteurs y voient au contraire un projet inutile, dispendieux, déjà dépassé, accapareur de bonnes terres, destructeur de la biodiversité, spoliateur de paysans et chasseur de populations. S’y ajoute, pour Notre-Dame-des-Landes, l’idée que la construction va être confiée à une multinationale du BTP qui n’emploiera que très peu de main-d’œuvre locale et s’en mettra plein les poches.

Alors, utile, inutile, cet aéroport ? Si l’on était dans la simple argumentation rationnelle, il serait peut-être possible de trancher, ou au moins de trouver un bon compromis. Mais évidemment, l’enjeu réel, ici, n’est pas une simple piste d’atterrissage pas plus qu’il n’était, il y a quarante ans, l’extension d’un terrain de jeu pour militaires désœuvrés. Il faut à ce propos relire ce qu’écrivait à l’époque Michel Le Bris (ancien gauchiste, aujourd’hui écrivain) : « La France ne se mobilise pas pour savoir si la nationale 9 sera ou non sous le tir des canons trois mois par an et pour 325 tonnes de Roquefort sacrifiées. 80 000 personnes ne se rassemblent pas d’un peu partout sur le Larzac par œcuménisme vague ou par charité chrétienne : elles se rassemblent parce que les 14 000 hectares convoités par l’armée sont le lieu de représentation d’un débat philosophique fondamental, parce qu’en cette affaire, c’est d’eux-mêmes qu’il s’agit, de leur avenir, du monde où ils veulent vivre »[1].

De douloureuses crispations

Il est trop tôt pour dire si la zone humide de Notre-Dame-des-Landes va devenir un nouveau plateau du Larzac et le symbole d’une résistance. Mais il est certain que le débat va être difficile, car « il file les glandes », des deux côtés, et risque de conduire à de douloureuses crispations. On ne s’affronte pas, en réalité, sur la pertinence d’un équipement aéroportuaire, mais sur un choix de société où les oppositions sont multiples : le rural contre l’urbain, les archaïques contre les modernes, l’emploi local contre la grande entreprise délocalisée, la biodiversité contre le béton, la préservation du paysage contre sa défiguration, le droit des individus contre l’intérêt collectif, la terre contre l’argent, l’enracinement contre la mondialisation, la désobéissance civile contre l’iniquité (supposée) de la loi, le mieux-être contre le toujours plus, la protection des ressources contre leur exploitation outrancière, en résumé, l’écologie contre l’économisme. Et, évidemment, la capacité des anti à mobiliser l’opinion contre celle du gouvernement à faire respecter les décisions.
Les uns se sentent légitimes dans leur refus, les autres sont forts de leur légalité. Qui va gagner le bras de fer ? Ce qui rend le conflit difficile à résoudre, c’est que chaque partie défend, de bonne foi peut-on penser, une vision du monde où elle veut vivre, pour reprendre la formule de Michel Le Bris, et que ces deux visions contradictoires sont effectivement défendables.

Après 10 ans de luttes, et à la faveur d’un changement de majorité, les paysans de Millau, qui représentaient déjà, à leur façon, la vision écologique, ont gagné la bataille du Larzac. Mais ils ont perdu la guerre, car c’est la vision économiste qui s’est largement imposée dans notre société avec les conséquences délétères que l’on sait. Ce qui se joue à Notre-Dame-des-Landes est peut-être plus important qu’il y paraît.



[1] Les Fous du Larzac, Michel Le Bris, Presses d’aujourd’hui, 1975. Merci à Wikipedia pour le rappel des faits.

Claude-Jean Desvignes
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