Février 2018
Un jour, tu te réveilleras et tu n’auras plus le temps de faire ce que tu voulais faire. Fais-le donc maintenant.
Paulo Coelho

Mater dolorosa

Le 19 mars 2010

« Alma mater ». La « mère nourricière », c’est ainsi qu’un de mes vieux professeurs de lettres, un agrégé de grammaire qui avait du poil dans les oreilles, appelait l’université dont il était issu et plus généralement l’éducation nationale. Il avait la particularité de faire d’immenses digressions pendant les heures de cours. Il partait du sujet du jour, un texte à commenter, une règle de grammaire, s’y attardait une minute ou deux, puis dérivait sur d’autres thèmes, racontait des histoires, s’interrogeait sur la vie et le monde et attendait les cinq dernières minutes pour revenir à la question initiale qu’il ne traitait jamais.

Était-il un bon prof ? Au regard du programme officiel à nous inculquer, certainement pas. Mais s’il me reste un peu de culture générale, de curiosité pour autre chose que mon métier, d’ouverture d’esprit, c’est à des hommes comme lui que je le dois. Il cherchait moins à nous enfoncer des connaissances préformatées dans le crâne qu’à nous donner le goût et l’envie d’apprendre. Il aimait mieux ouvrir des portes que remplir des tiroirs. Il avait vraiment une conception nourricière de l’école.

Ce souvenir m’est revenu lorsque mon fils et ses copains, en terminale S, m’ont rapporté les commentaires de leurs profs sur leurs résultats du trimestre. Ces propos à la tonalité fort négative, semble-t-il, reviennent de manière récurrente dans tous les lycées et collèges comme une espèce de discours obligé du corps enseignant. Une rapide enquête auprès de jeunes de mon entourage de même que le rappel de ce que m’avaient déjà dit mes autres enfants plus âgés me l’ont confirmé.

Quelle est la teneur de ce discours ? Sans doute bien des parents en ont entendu l’écho : « Vous êtes nuls, vous ne travaillez pas assez, vous ne savez rien, c’est de pire en pire chaque année. » Et puis vient la clausule (comme aurait dit mon vieux prof) en forme de couperet : « De toute façon, vous ne trouverez pas de travail, vous n’aurez qu’à vous inscrire au chômage ! »

On pourrait argumenter sur la prétendue nullité des élèves actuels. Sans doute leur orthographe est-elle plus déficiente que la mienne et les expressions latines que je garde en mémoire leur sont-elles véritablement étrangères, mais je serais bien incapable de résoudre les équations mathématiques et les problèmes de physique qui leur sont soumis. Les polémiques sur la baisse de niveau ne résistent pas longtemps à l’examen (si j’ose dire) : les connaissances se sont tout simplement déplacées, certaines se sont perdues, d’autres ont considérablement augmenté (même si j’ai bien conscience des disparités entre établissements).

On peut regretter que le grec ancien ne soit plus guère enseigné, comme on peut avoir la nostalgie des diligences, mais c’est la marche du monde. Nous sommes régulièrement confrontés, dans nos entreprises, à l’obsolescence des produits ou des services que nous proposons parce qu’ils ne correspondent plus à un besoin. C’est la loi de la demande. Il faut s’adapter. L’école semble en être restée à la loi de l’offre. Elle cherche d’abord à employer ses professeurs avant de s’interroger sur les besoins des élèves. S’y intéresserait-elle qu’elle aurait peut-être de bien meilleurs résultats. Mais pardon, je commets un double blasphème. Je souhaite qu’on mette l’élève (le client !) au centre des préoccupations de l’école, ce qui relève du pédagogisme le plus scandaleux, alors que c’est l’élève qui doit boire les paroles du maître, usque ad nauseam, fussent-elles un brouet insipide ou vénéneux. Et surtout, scandale suprême, j’ose émettre l’idée que l’école pourrait s’adapter aux réalités nouvelles comme le fait l’entreprise. Mea culpa ! Quo usque tandem abutere, Claudius-Johannus, patienta nostra !

Mais je fais comme mon maître à la forte pilosité auriculaire, je digresse. L’objet de ma colère était plutôt la deuxième partie du discours professoral de base : « Vous pointerez tous au chômage. » Pourquoi la mère nourricière qui, il y a encore 25 ou 30 ans, symbolisait l’ascenseur social est-elle devenue cette marâtre qui enferme les élèves dans les sous-sols de l’impuissance ? Pourquoi les enseignants censés élever l’esprit de nos enfants ne songent-ils qu’à rabaisser leurs élans (pas tous les enseignants, heureusement, mais un trop grand nombre) ? L’école est désormais une machine à broyer l’espoir et l’envie, et c’est insupportable.

On peut trouver des explications à cette dérive dépressive : les difficultés du métier, la surcharge des classes (au fait, pour mémoire, dans la mienne, nous étions 43, au moins 15 de plus qu’aujourd’hui), le manque de respect des élèves, la lourdeur de fonctionnement de l’institution, l’inefficacité des réformes permanentes, l’inadaptation du système à la démocratisation de l’enseignement, et bien d’autres raisons.

Aucune ne justifie, à mes yeux, que cela se traduise par une condamnation a priori des jeunes au désespoir professionnel. Comment veut-on qu’ils aient de l’ambition, qu’ils attaquent leur destinée à bras le corps, qu’ils s’engagent avec enthousiasme dans la vie active, si on leur répète inlassablement, durant toute leur scolarité, qu’ils sont des bons à rien, que leur horizon est bouché et qu’ils n’ont rien d’autre à faire que d’accepter ce sombre avenir de grouillots ballottés entre les petits boulots, les stages et le pôle emploi ?

Dans nos entreprises, aujourd’hui (pardon, encore, pour cette analogie avec le monde abhorré du capitalisme, mea maxima culpa !), si nous disions ainsi régulièrement à nos salariés qu’ils étaient des nuls et qu’ils n’avaient aucune chance de progresser, nous pourrions être aussitôt traduits aux prud’hommes pour harcèlement moral. Et, pour moi, cette loi constitue un progrès, même si son application est difficile parce qu’elle juge de rapports psychologiques complexes. C’est pourquoi je trouve tout aussi inacceptable ce harcèlement moral dont sont trop souvent victimes nos enfants de la part de profs médiocres qui se comportent comme des petits chefs passant leurs aigreurs et leur ressentiment sur ceux qui leur sont, de fait, subordonnés.

De surcroît, cette attitude est totalement anachronique et contre-productive. Chacun, qui a un peu étudié la question, sait qu’on obtient beaucoup plus d’une personne en lui prodiguant des encouragements et en misant sur ses points forts qu’en l’humiliant en permanence. La critique et la sanction sont parfois nécessaires. Mais elles ne sont efficaces que si elles restent exceptionnelles. Quand elles deviennent monnaie courante, elles perdent toute crédibilité et glissent sur les plumes de celui qu’on traite inlassablement de vilain petit canard. Les compliments, au contraire, sont un stimulant inépuisable. Il est étrange qu’un trop grand nombre de ceux qui ont mission d’éduquer les jeunes ne semblent toujours pas l’avoir compris.

C’est peut-être là que réside le problème essentiel de l’éducation nationale et qui génère tant de souffrance, chez les enseignants comme chez les élèves : elle n’aime plus ceux dont elle a la charge, elle ne s’aime plus. Entrée dans une spirale dépressive, elle décrie les élèves parce qu’elle se déprécie elle-même et ne croit pas plus à son avenir qu’au leur. Mater dolorosa.


PS : Pour ceux qui en auraient besoin, il suffit des les taper les citations latines dans un moteur de recherche pour en trouver la traduction, la source et l’explication. Preuve, s’il en fallait qu’Internet ne tue pas la culture, même classique… Au contraire, il la rend plus accessible que les pages roses de Petit Larousse.

Claude-Jean Desvignes
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